Mais il est facile de s’abstraire, d’oublier le faux décor. La chapelle, comme le vallon, demeure pleine de ce recueillement qui laisse venir en nous les présences éternelles. Je conçois les Trappistes établissant, tout près, leur monastère ; ils ont mieux fait que d’assainir un fond marécageux, réceptacle des fièvres ; ils y rendent plus liturgique l’intimité divine. L’anachorète Paul accepte ce refuge ; l’homme que nous y retrouvons, c’est le contemplatif, celui qui modelait sa doctrine et ses actes sur la vision du Dieu caché. C’est aussi le porte-glaive que la tradition consacre.
Paul, en toutes ses effigies, tient la poignée d’une épée dont la pointe est dirigée vers la terre. L’épée fut l’instrument de son supplice ; elle est en même temps l’emblème de sa parole plus tranchante qu’un glaive à deux tranchants. Seul à seul, je l’ai longuement prié : quand donc le désir d’être touché par ce glaive grandira-t-il en moi ? quand ce glaive m’aura-t-il pénétré jusqu’aux jointures et aux moelles, jusqu’au lien secret « de l’âme et de l’esprit » ? Car la science unique dont son martyre conclut l’enseignement, c’est qu’il faut se séparer de soi-même et mourir avec le Christ pour vivre en Lui.
XXI
LA FIGURE DE SAINT PAUL
L’homme et le saint.
Les péripéties de sa carrière — le peu qui nous en est connu — se groupent comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.
Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route, Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage, Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant la vipère au milieu du brasier, même Paul, près du pin, agenouillé sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de leur vérité immédiate et palpable.
Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer, d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans égale.
« L’avenir ne verra pas un autre saint Paul », a dit le plus insigne de ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront, auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche exemplaire.
[467] Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.
Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.