« Nous l’avons entendu dire : Ce Jésus le Nazaréen détruira ce lieu-ci et changera les coutumes que nous transmit Moïse », il n’eut pas l’air d’avoir écouté, mais parut en extase ; la flamme des yeux furibonds dardés contre son visage sembla s’y changer en un éclat angélique. Il se présentait, comme jadis les prophètes devant les rois, accusateur et juge de ses juges ; lui et Jacques le Mineur, plus tard précipité du Temple et lapidé, devaient être les derniers nabis.
Le grand prêtre l’interrogea comme s’il l’invitait à se défendre, mais pensant bien l’accabler sous l’évidence de son crime :
« Tout cela est-il vrai ? »
Étienne répondit par un discours sublime dont Paul comprit, dans la suite, l’enseignement. Au lieu de se disculper, il représenta le passé d’Israël depuis les promesses reçues par Abraham. Il essaya de faire entendre qu’elles dépassaient l’existence du Temple, sinon le culte mosaïque.
Israël, durant des siècles, avait adoré son Dieu, nomade comme lui, ici ou là ; et le tabernacle n’était qu’une tente dressée pour un soir, la tente de bergers en marche. Le buisson en feu d’où était sortie, devant Moïse, la voix du Seigneur, avait été vraiment « la terre sainte ». Puis les Hébreux avaient, dans le désert, servi des idoles, disant à Aaron : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous. » Ils s’étaient prosternés sous « l’armée des cieux ». Salomon avait construit une demeure au Dieu de Jacob ; mais « le Très-Haut n’habite pas dans des maisons construites de main d’homme… Le prophète a dit : « Le ciel m’est un trône, et la terre un escabeau pour mes pieds ; quelle maison me bâtirez-vous ?… »
Dans cette histoire d’un peuple où les grands faits se découpent comme des morceaux d’horizon, la nuit, sous les éclairs d’un orage prochain, Étienne insérait des allusions crucifiantes au Juste méconnu et vendu, renié par ses frères, dont Joseph et Moïse étaient les figures trop intelligibles ; il ne dissimulait pas qu’une foi toute matérielle au Temple équivalait à une idolâtrie.
L’auditoire suivait son raisonnement assez pour en avoir horreur. Tous ces vieux pharisiens, les bras croisés dans leurs longues manches, commençaient à s’agiter ; les jeunes trépignaient, murmuraient. Au début, on avait écouté ; les Juifs respectaient, chez l’accusé, le droit de défense ; ils se plaisaient inlassablement aux récits où les aventures de leurs pères, commentées dans un sens prophétique, leur promettaient un retour des gloires, une délivrance pareille à celles d’autrefois. Étienne parlait, de même que son maître Jésus, non en scribe ni en casuiste péroreur, mais « comme ayant une puissance ». A mesure que son exégèse devenait plus manifestement hostile, l’indignation grondait. Loin de la prévenir, il la défia soudain par une apostrophe qu’on peut croire transcrite jusqu’à nous, telle — ou à peu près — qu’il la proféra :
« Gens au cou raide, incirconcis de cœurs et d’oreilles, c’est toujours vous qui résistez à l’Esprit saint : comme furent vos pères, ainsi vous êtes. Quel est celui des prophètes que n’ont pas persécuté vos pères ? Ils ont tué ceux qui prophétisaient sur la venue du Juste envers qui vous êtes maintenant devenus traîtres et assassins, vous qui avez reçu la Loi en préceptes d’anges et ne l’avez pas gardée. »
Les auditeurs frémirent ; chaque mot leur « sciait le cœur en deux » ; ils « grinçaient des dents ». Quand on a vu, en Orient, des foules exaspérées, il est facile de concevoir, dans ces formidables minutes, l’aspect du sanhédrin : l’ondulation des manteaux blancs ; les roulements d’yeux féroces dont les feux se croisaient ; les mâchoires tendues, les nez en pince de crabe et les doigts crochus convergeant sur l’accusé comme pour le mettre en pièces. Les sifflements de rage, les voix rauques se heurtaient.
Rien ne troublait Étienne ; percevait-il le souffle de mort qui grondait autour de sa tête ? Un ravissement l’enlevait ivre des joies promises, ivre du Paradis ; il se tenait immobile comme une colonne de lumière ; mais, tout d’un coup, éperdu d’apporter aux hommes la présence de son Dieu, il cria, le front renversé, déployant ses bras vers des clartés invisibles :