Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec les perfections divines ; il scrute sa conscience sous la lampe de la foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses faiblesses, la source de ses vertus.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses idées autour d’un principe ; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou discourt selon la méthode juive, contournée et violente : cheminement abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes de dispute hellénique, — le débat avec un contradicteur fictif qui pousse une objection pour donner lieu de la résoudre, — ce n’est point en vue d’une volupté oratoire ; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité ; puis il néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin ; il veut convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicien mystique. Il l’était, dès avant sa conversion. Il témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.

Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme, après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi ; il soumet et conforme sa vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu dire sans mensonge :

« Je vis — non, c’est le Christ qui vit en moi. »

Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, plus il est lui-même.

Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses conseils l’Orient et l’Occident ; il affermit une discipline qui va s’étendre à l’univers.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.