[475] Id. V, 17.

Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce mieux qu’une métaphore ; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante :

« Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire ; des saints qui lui sont unis par la charité ; des pécheurs qui tiennent encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité ; ensuite des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon l’ordre de la prédestination divine ; et enfin de tous ceux qui pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement, comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas prédestinés[476]. »

[476] Saint Thomas, De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ch. VI.

La prédestination ! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique, mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu est juste ; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu ? Celui qui a créé les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges ? Pourquoi les autres sont-ils déshérités ? L’argile, si le potier en fait « un vase d’ignominie », ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs endurcis ; les ténèbres sont leur partage ; Dieu en est-il cause ? Ils repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir ; et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas même la Loi, ils seront jugés sans la Loi ; ils sont leur propre loi, ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde.

Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière bienheureuse : il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa foi, par ses œuvres et celles de ses frères ; il sera enfin glorifié. Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des sacrements et des rites.

Quand l’Apôtre « complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du Christ pour son corps qui est l’Église », il ne croit pas seulement endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place ; il entend que, s’il souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est accrue dans l’Église ; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par cette union mystique[477].

[477] Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur ma table les paroles d’un croyant de Lamennais. Dans la préface dédiée au peuple (c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux opprimés), je trouve ces phrases : « A présent, si je vous parlais de leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande joie si votre misère pouvait être un peu allégée ; mais vous n’en retireriez aucun soulagement, et c’est pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu’il abrège l’épreuve. »

Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la charité chez le prêtre libertaire ! Il se dispense de souffrir pour les misérables et avec eux, parce que cela ne servirait à rien. Comparez le langage de Paul dans les chaînes.

Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité décisif ; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits divins ou humains dont il tient la certitude.