On voudrait suivre Saul durant les phases du jugement et du supplice. Son courroux contre Étienne partait d’un amour indigné : le blasphémateur devait mourir ; la Loi et les choses saintes réclamaient justice.

Reçut-il de sa dialectique un sourd ébranlement ? Nous n’en pouvons rien savoir. L’extase d’Étienne, son cri : « Je vois les cieux ouverts » lui revinrent plus d’une fois, comme le témoignage scandaleux d’une illusion qu’il ne voulait pas admettre. Mais, quand un fait contredit une croyance vivace et plus forte que tout, il reste inexistant, du moins pour les régions conscientes de la vie interne.

Pendant qu’autour du martyr la canaille vociférait, et que les exécuteurs, faisant cercle, ramassaient pour l’abattre les cailloux de la route, Saul regardait, pâle et palpitant d’une fureur contenue. Il ne lança lui-même aucune pierre ; assister ceux qui frappent lui suffisait. Il considérait avec étonnement cet homme si calme qui ne cherchait pas à se défendre ; les projectiles déchiraient son front, ses mains étendues, la nudité sanglante de sa poitrine et de ses reins meurtris ; il ne gémissait pas, il tressaillait à peine sous les coups ; et la vigueur de sa voix demeurait intacte, lorsqu’il jeta vers Dieu sa prière de victime heureuse. Atteint, soit au cœur, soit à la tête, du choc mortel, il s’étendit sur la terre, dans son sang, comme sur un lit doux pour le sommeil[41]. Quel endurcissement intrépide ! dut songer Saul. Il faudra, contre l’erreur nazaréenne, une sévérité sans merci. Et, si quelque pitié le sollicitait, il la réprima comme une faiblesse. Il rentra, plus ferme encore dans sa haine.

[41] Il s’endormit, disent les Actes.

*
* *

SAUL ET L’ÉGLISE

Le grand prêtre Caïphe, les Anciens du peuple jugeaient comme lui. Une violence en réclame d’autres. Les disciples d’Étienne ou de pieux prosélytes ensevelirent[42] le Saint avec une solennité d’affliction qui le glorifiait. Pour venir à bout de l’hérésie tenace, une répression méthodique fut décidée. Elle était possible au début du principat de Caligula, dans la brève période où la Judée respira plus libre, entre l’éloignement d’un procurateur odieux — sa disgrâce obtenue semblait une victoire sur Rome — et l’arrivée du successeur.

[42] Le corps du lapidé devait être, d’après la Loi, pendu jusqu’au soir à une potence. Les Actes ne disent pas que cet opprobre fut infligé au cadavre d’Étienne.

La persécution visa par système les Nazaréens d’origine helléniste ; ceux-là, comme Étienne, négligeaient hardiment le Temple, sinon la Loi. Les Douze, nés Palestiniens, plus exacts aux observances mosaïques, restèrent à Jérusalem ; et rien ne donne à entendre qu’ils furent, pour lors, inquiétés. Les autres se dispersèrent, emportant avec eux l’Évangile qui, par là, s’étendit au loin.

Faut-il dater de ce moment ou de plus tôt les chrétientés de la Samarie, de la Syrie, d’Alexandrie ? Il y en avait une à Antioche, une à Damas, puisque Saul alla bientôt la pourchasser.