[76] XVIII, 3.
Saul sut fabriquer ces tentes noires en poil de chèvre où s’abritent encore les bergers ciliciens. J’ai vu, dans un faubourg de Tarse, des ouvriers en faire le tissu d’après des méthodes simplistes qui, depuis les temps de Paul, n’ont guère dû changer.
Ils étaient trois dans un hangar ouvert sur les côtés, trois hommes maigres, un peu chauves, grisonnants, avec des visages ascétiques. Le premier, debout, mettait en action un rouet d’où pendaient deux bouts de corde ; d’une sacoche suspendue contre son tablier il tirait un à un les poils qu’il tordait autour de la corde en mouvement. Il filait ainsi, marchant à reculons depuis le fond du hangar jusqu’à l’entrée, et là, il abaissait la longueur du fil, le déposait auprès des autres.
Ses deux compagnons travaillaient, assis à terre sur une peau de mouton, les pieds dans un trou. Chacun d’eux avait devant soi un vaste métier incliné quelque peu en arrière ; il y disposait la chaîne, l’écartait avec un couteau de bois, passait agilement la navette entre les fils tendus, les arrêtait ; puis il étirait la chaîne et la trame d’un coup sec de son cardoir, outil massif en bois poli, qui ressemblait, sauf ses dents, à un joug pour les bœufs.
On s’explique comment Paul, après avoir manié des heures ce cardoir pesant, écrivait d’une main gourde. Quand il dit aux Galates : « Voyez les gros caractères de mon écriture[77] », il ne fait pas allusion à ses mauvais yeux qui l’eussent contraint de grossir les lettres. Il écrivait comme un ouvrier dont les doigts sont raidis par la manœuvre d’une chose très lourde[78].
[77] VI, 11.
[78] Cet outil pèse près de deux kilos.
Auprès des artisans de Tarse, je recueillis quelques détails propres à préciser certains faits dans sa vie. Leur métier est lucratif[79] ; il a dû l’être toujours. De la sorte, Paul subvenait à ses besoins et à ceux des indigents, sans être une charge pour personne ; il pouvait pratiquer largement la maxime du Seigneur Jésus :
[79] Ils gagnent, par journée, cinquante à soixante francs.
« Donner, c’est plus de béatitude que recevoir[80]. » J’appris, en outre, des camarades lointains de l’Apôtre — savaient-ils son nom ? — qu’ils besognaient, comme lui, « nuit et jour[81] ». Ils dormaient sur des sacs ; peut-être en faisait-il autant. Mais leur travail, tout uniforme et machinal, laisserait libre leur esprit, s’ils avaient le goût de penser ; et Paul devait, sans interrompre le jeu de la navette et du cardoir, songer aux églises ou prêcher autour de lui.