On a supposé qu’une inspiration divine lui suggéra cette politique évasive. La tradition[93] le représente comme secrètement chrétien.
[93] Les Recognitiones, livre apocryphe, hérétique, mais qui date du IIe siècle, disent de lui : « Gamaliel, prince du peuple, était secrètement notre frère. » Sur la légende de Gamaliel, voir Lagrange, Saint Étienne et son sanctuaire, p. 42-59.
Quoi qu’il en soit, entre lui et Saul éclate une antithèse : voilà un Maître, pondéré, souple, théoricien de l’indulgence, et son disciple agit à l’encontre de sa doctrine autant qu’un Jacobin de 93 démentait un Necker ou un Montesquieu.
Il serait oiseux de vouloir élucider ce problème, comme de trancher si Paul fut ou non rabbin. Très souvent le disciple est l’opposé du maître ; de même que le fils est la négation du père. Gamaliel eut un fils fanatique et hostile aux chrétiens. Saul, dans sa jeunesse, était quelqu’un de très indépendant. Porté aux extrêmes, il suivait en ses haines la fougue de ses énergies. S’il admirait la science et l’autorité de Gamaliel, il estimait dangereux son libéralisme. En tant que Juif, avait-il tort ?
Une hypothèse semble absurde, effroyable, celle de concevoir la foi chrétienne étouffée dans sa première croissance. A ne l’envisager qu’humainement, elle aurait pu l’être, si on l’avait exterminée avec suite et sans merci. Mais les empereurs ne la persécuteront par système qu’au second et au troisième siècle, quand il sera trop tard pour la tuer. Et la persécution juive a été brève, intermittente, indécise. Une puissance supérieure la contrecarrait, la paralysait. Hérode aura beau tenir Pierre lié de deux chaînes entre les soldats. Un Ange touchera les chaînes ; elles se dénoueront ; d’elle-même, la porte de fer s’ouvrira. Et Saul, au moment où il se croit victorieux de Jésus le Nazaréen, va devenir son esclave, « le vase d’élection ».
II
SAUL LE VOYANT
SUR LA ROUTE DE DAMAS
Il est midi ; l’heure où, assis à l’entrée de sa tente, Abraham vit tout d’un coup les trois hommes debout devant lui, l’heure où Jésus vint s’asseoir, n’en pouvant plus, sur la margelle de la fontaine, et dit à la femme qui puisait : « Donne-moi à boire. »
Un nuage poudreux chemine au long de la route, entre des rocs brillants comme des cônes de sel. Voici la caravane se hâtant vers Damas. Des lignes confuses de verdure, au pied de collines fauves, jaillissent là-bas, du côté d’où souffle l’aquilon : les vergers dont la ville est ceinte ! Depuis une semaine on marche. Enfin, c’est la douceur du terme proche, la fraîcheur de l’eau humée dans l’air dévorant. Les âniers pressent leurs bêtes ; les ombres des chameaux porteurs de bagages se balancent moins lentes sur la poussière qui brûle les yeux.
Escorté par des gens de police, bâtons en mains, Saul allonge le pas. Petit[94], mais impétueux, décisif, il s’avance, comme César, le capitaine, d’une allure qui entraînerait derrière lui une armée. Sent-il le poids du soleil sur sa tête ? Cet empire du feu qu’il traverse, ce désert dont les roches semblent vibrer sous le choc des rayons, ce mirage des vaines splendeurs existe à peine pour son regard. En découvrant les murailles de Damas, se souvient-il qu’au temps d’Abraham déjà, cette ville, patrie d’Éliézer, était un des grands caravansérails de l’Orient ? Oui, peut-être ; mais l’idée qui le tyrannise emporte dans sa frénésie toute notion des faits lointains.