[94] Les Actes apocryphes de Paul, chapitre III, ont établi sur sa personne physique une légende dont certains traits peuvent être réels : « [Onésiphore] vit venir un homme petit de taille, à la tête chauve, aux jambes un peu arquées, aux genoux saillants ; il avait de longs yeux, des sourcils joints, un nez légèrement bombé, plein de grâce ».
A Damas, il le sait, une église nazaréenne entretient le scandale de son désordre insolent. De là, elle peut essaimer, par Antioche, jusqu’en Cilicie. Saul va mettre la main sur elle ; il saura les noms des apostats ; une lettre scellée du sceau de Caïphe lui confère le mandat de les appréhender ; il les ramènera, solidement liés, à Jérusalem où le sanhédrin fera de leur bande haute et prompte justice.
Saul est heureux comme un sanglier se ruant contre la haie qu’il est sûr d’enfoncer. Une gaîté furibonde précipite sa marche ; on démêlerait en ses yeux l’ironie du vainqueur, à l’instant où il tient l’ennemi.
Brusquement, telle qu’un éclair, du ciel sans ombre, une clarté s’abat sur lui, le renverse. Une voix distante et terrible, une voix de commandement qui roule comme le tonnerre, appelle d’en haut : Saul ! Tout près, et plus basse, semblable à un reproche plein de compassion, la voix répète : Saul ! Et Saul, rouvrant ses paupières crispées de terreur, aperçoit, debout sur la route, au milieu d’un brasier de gloire, quelqu’un, plus qu’un homme, le Fils de l’homme, celui qu’Ézéchiel et Daniel ont vu, habillé de lin, avec une face plus ardente que la foudre et des bras semblables à de l’airain blanc dans une fournaise. Mais, de sa tête, des paumes trouées de ses mains, de ses pieds lumineux partent comme des flammes vermeilles, et il montre à Saul, dans son côté, la plaie rouge d’un fer de lance.
Éperdu, prostré, Saul cache son visage en pleine poussière ; il sent que, si l’Inconnu se manifestait davantage, il serait, sous la vision, réduit en cendres. Mais le Seigneur, avec son éternelle mansuétude, se penche vers lui, condescend à l’interroger ; il lui demande ses raisons :
— Pourquoi me persécutes-tu ?
Saul ne réplique point : « En quoi vous ai-je persécuté ? Je vous ignorais. » Dans une intuition fulgurante, il pressent qui est l’Inconnu. En même temps qu’il reste atterré, une lumière l’immerge au dedans comme au dehors. Un souffle de feu touche ses lèvres et lui rend la force de parler.
Que va-t-il répondre ? Sera-ce le cri de sa douleur et de sa componction ? Eh bien ! non. Il veut savoir, et il questionne :
— Qui êtes-vous, Seigneur ?
Audace inouïe ! Le néant demande son nom à l’Omnipotence ; il ne consent pas à se soumettre sans motif. Comme c’est Paul tout entier ! Le sursaut de la volonté intelligente, la réaction du Moi devant Dieu même ! Il se donnera désormais à Lui, puisqu’il l’appelle : Seigneur. Seulement, il faut que le Seigneur atteste son identité. De même que Jacob étreint par l’Ange, Saul se débat jusqu’à ce qu’il ait l’évidence de sa défaite, et il ne se reconnaît pas vaincu simplement parce que son Maître est le plus fort, mais parce qu’il a compris.