L’Inconnu daigne se nommer ; il s’explique dans la langue araméenne, celle dont Jésus, comme Paul, avait l’accoutumance :

— Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes.

Deux fois il profère ces mots : Tu me persécutes. Le Juge se révèle en tant que victime ; il accuse et il pardonne immensément. Saul, tout d’un coup, perçoit une vérité qui sera le viatique de son âme : le Christ et ses disciples ne font qu’un. Il est transpercé de remords, et pourtant une surabondance d’espoir le ranime. Quelque chose d’inénarrable, en une seconde, l’a bouleversé, transformé. Il était toute haine ; il devient tout amour. Au delà des images tangibles le mystère se communique à lui. Mais cette révélation ne l’anéantit pas dans l’extase. Sur-le-champ il rebondit pour agir :

— Que dois-je faire, Seigneur ? demande-t-il avec la simplicité de l’obéissance.

Le Seigneur lui dit :

— Lève-toi ; entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.

Saul se relève, étourdi, tel qu’un homme stupide. La vision a disparu ; et maintenant ses yeux ouverts ne voient plus rien. Il lui semble que des écailles noires se sont collées à ses deux prunelles. Il tâtonne, sous le soleil ardent, comme dans la nuit. Où sont ses compagnons ? Il les appelle ; des voix sourdes lui répondent. Accroupis la tête basse, ou prosternés, figés par l’épouvante, ces témoins attendaient, sans savoir quoi, la mort peut-être. La Lumière terrible les a, eux aussi, jetés à terre ; ils ont entendu gronder une voix. Quelqu’un était là ; mais ils n’ont vu personne. Ce passage de l’Invisible les a plus terrifiés qu’une vision.

Ils regardent avec effroi leur chef aveugle. Quel Ange, quel Esprit l’a visité ? Il tend la main pour qu’on le mène, comme un enfant, comme un captif, comme un de ces mendiants aux yeux morts qu’on promène par les rues des villes.

C’est ainsi que Saul fait son entrée dans Damas.

L’événement de l’apparition avait duré quelques secondes. Mais ce prodige était, est, une chose plus importante que la création d’un univers. Sauf l’Incarnation et la Résurrection du Christ, rien de plus grand n’est arrivé dans l’histoire humaine.