« Sa pensée s’était remplie malgré lui de ce Christ qu’il combattait, et, un beau jour, dans une crise psychique, elle le lui imposa en quelque sorte à lui-même par une hallucination assez forte pour déconcerter sa raison, sa volonté, le subjuguer littéralement à l’impression de son rêve…

« La conversion par l’effet de la vision semble avoir été due au travail fébrile et à l’agitation de l’esprit. La foi de Paul s’est élaborée dans des discussions passionnées. A un moment donné elle a fait un bond qui n’est pas la conclusion logique d’observations réfléchies, mais une sorte de révolution, un saut de la foi mystique, occasionné par l’état cérébral du sujet et relevant de la psychiatrie non moins que la psychologie rationnelle et morale. »

Comme Renan, il suppose chez Saul « un certain manque d’assurance en la Loi, dans sa perfection, dans son efficacité morale, dans sa puissance d’attraction au regard des païens[100] ».

[100] Commentaire des Actes, p. 399.

Historiquement, ces explications contredisent les Actes, quand ils précisent : « (Saul) ne respirait que menace et meurtre. » Elles contredisent l’affirmation de Paul déclarant aux Galates qu’avant la crise de sa conversion il était plus jalousement que jamais attaché aux traditions pharisiennes.

Sont-elles au moins vraisemblables, selon les possibilités de la vie morale ? On nous présenterait, le christianisme étant hors de cause, ce cas extraordinaire : un homme indigné contre une erreur qu’il croit néfaste, après avoir accepté mission de la détruire par les moyens les plus féroces, a tout d’un coup embrassé la doctrine qu’il détestait ; il l’a prêchée avec une force, une lucidité, une sagesse qui n’ont pas fléchi ; il est mort pour attester qu’il y croyait ; et ce retournement d’une vie tout entière s’est opéré en moins d’une minute, par l’effet d’une simple hallucination.

L’histoire ainsi racontée nous paraîtrait énorme, inconcevable.

En soi, l’hallucination est peu commode à établir. Quand un pareil phénomène se produit, le tableau imaginaire se compose dans le sens où se portait d’elle-même l’imagination. Paul se représentait Jésus comme un faux prophète ; il continuait à l’exécrer, puisqu’il s’acharnait dans son rôle de persécuteur. Si l’idée fixe de sa haine avait provoqué la vision, il aurait vu le Christ sous des traits méprisés, entendu des paroles odieuses. Au lieu de s’humilier et d’obéir, il eût regimbé contre l’obsession.

De même, si des remords l’avaient assailli, il les aurait violemment écartés. Un homme sain d’esprit ne se laisse pas « subjuguer » par une idée qu’il sait fausse, il réagit ; Paul était une nature en perpétuelle réaction. S’est-il, une seule fois, repenti d’être chrétien ?

De toute évidence, pour décider chez lui une révolution sans retour, il fallut un choc extérieur, un événement d’une gravité péremptoire, inoubliable.