Ceux-ci durent, aux premiers mots, secouer la tête, quand il proposa cette nouveauté audacieuse : « Jésus est le Fils de Dieu. » Invoquait-il, afin de le démontrer, le seul fait de l’apparition ? Certainement, il demanda aux Écritures les preuves des prophéties que la théologie orthodoxe ne pouvait récuser[118]. Nous l’imaginons déroulant le livre des Psaumes et citant celui qui commence : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Sieds-toi à ma droite… Avant l’étoile du matin je t’ai engendré[119]… » Il n’oublia point le verset fameux d’Isaïe :
[118] C’est la forme d’argumentation qu’emploieront vis-à-vis des Juifs tous les apologistes. Voir le dialogue de Justin avec Tryphon, les Tractatus adversus Judaeos de Tertullien et de saint Augustin.
[119] Ps. CIX.
« Avant que l’enfant sache dire : Papa, maman, il ravira la force de Damas et les dépouilles de Samarie[120]. » Les mages étaient venus de l’Arabie offrir à l’enfant-roi la force de l’Orient, l’or et les parfums. Samarie signifiant les idolâtres, c’était l’hommage de la Gentilité qu’avait voulu Jésus dans ses langes ; et Saul l’interpréta sans doute comme la promesse de vie ouverte à tous les hommes de volonté droite.
[120] VIII, 4.
Seulement, on voudrait savoir s’il aborda aussitôt ce point de doctrine décisif : les conditions extérieures requises des gentils pour être sanctifiés. Devraient-ils, avant tout, traverser l’initiation juive, obéir à la Loi et à toute la Loi, ou entreraient-ils dans l’Église par le simple baptême ? La jeune chrétienté, d’ici peu, atteindrait une croisée de routes d’où son avenir dépendait. Pour choisir l’une et non l’autre, l’expérience de Saul était en défaut. Sa discipline native l’aurait incliné à conclure : La Loi, avec la rigueur de ses préceptes, restera l’arc-boutant du Temple nouveau, ou, du moins, de son vestibule.
Paul se défendra toujours de vouloir abolir la Loi[121], il soumettra Timothée à la circoncision ; il s’unira au vœu des nazirs et, comme un Juif exemplaire, remplira les engagements de ces observances dévotes.
[121] « Détruirons-nous donc la Loi par le moyen de la foi ? A Dieu ne plaise ! Au contraire, nous établirons la Loi » (Rom. III, 31).
Cependant, il proclamera la Loi et ses œuvres impuissantes à justifier sans la foi en Jésus-Christ. Il poussera, de toute sa véhémence, l’assemblée de Jérusalem à simplifier ce qu’on maintenait des prohibitions mosaïques.
Qu’on ne l’accuse pas de se contredire : l’inspiration divine tempérait en ses principes l’inflexibilité par la souplesse pratique. Dès ses débuts d’apôtre, Paul dut concevoir les lignes cardinales de ce qu’il appellera « son évangile[122] » : les gentils baptisés sont, dans l’Église, les égaux des Juifs ; tout chrétien, même Juif d’origine, est libre à l’égard de la Loi ; l’ensemble des Saints ne fait dans le Christ, et avec Lui, qu’un seul corps mystique.