Chose étonnante ! Les Apôtres lui avaient assurément communiqué les fameuses paraboles où Jésus signifiait la déchéance d’Israël : celle de la vigne louée à d’autres ouvriers, quand les vignerons ont tué le Fils du Maître envoyé vers eux ; celle de l’invité aux noces jeté, mains et pieds liés, dans les ténèbres extérieures, tandis que les gueux du chemin viennent prendre place dans la salle du banquet. Il connaissait les prophéties sur la destruction du Temple, sur la ruine de Jérusalem. Jamais, dans ses Épîtres, il n’évoquera ces traits populaires. S’il rappelle l’institution de l’Eucharistie, c’est qu’il en fut instruit par le Seigneur lui-même.
Il négligera de répéter ce qui appartenait au domaine commun ; sa mission, il la circonscrira dans « son évangile », dans les vérités qu’il tenait d’une révélation directe, non, d’ailleurs, sans les soumettre au discernement de « ceux qui passaient pour des colonnes ».
Il avait séjourné à Jérusalem, auprès de Céphas, quinze jours seulement[138]. A son départ, des chrétiens l’escortèrent, de peur qu’il ne fût assailli en route, jusqu’à Césarée. Là, il s’embarqua pour la Syrie, et gagna Tarse, la ville de son enfance. Qu’y fera-t-il ? De nouveau, comme en Arabie, nous perdons la ligne exacte de ses mouvements. Sa vie ressemble à ces fleuves qui, par intervalles, s’en vont sous terre, puis resurgissent. Mais, alors même qu’on ne peut la suivre, on devine, dans la profondeur, l’impulsion grondante du courant ; et, lorsqu’il se déploiera en pleine lumière, nous le reverrons plus ample, puissamment nourricier.
[138] Gal. I, 18.
V
A TARSE. LES ANNÉES OBSCURES
Dans la cour d’une maison de Tarse, sous un avant-toit, s’abrite un puits très ancien, à la margelle de marbre, basse, creusée par la rainure de la corde ; l’eau qu’on en tire est d’une douceur exquise. On l’appelle le puits de Saint-Paul parce qu’un jour en fut extraite une pierre basaltique où était gravé en grec ce nom : ΠΑΥΛΟΣ. Rien ne prouve que ce puits ait jamais été mêlé à l’histoire vraie de Paul. Pourtant il représente avec suavité l’ombre fraîche de ces années sans événements, mystérieuses, qu’il vécut dans la ville de ses pères ou aux environs, peut-être en anachorète, habitant une grotte de la montagne, s’abreuvant en silence aux sources de l’éternelle Sagesse, et, quelquefois, descendant vers les hommes, pour que ses frères eussent part aux dons qu’il amassait.
Tous ceux qui fondèrent de hautes entreprises ont été, à leurs moments, des contemplatifs. Jésus n’avait pas en vain laissé aux disciples l’exemple de se retirer, la nuit, sur une colline, et d’y veiller dans l’oraison. L’extase de Saul, à Jérusalem, le saisit pendant qu’il priait ; et, plus tard, ce héros jamais inactif enjoindra aux Thessaloniciens : « Priez sans relâche[139]. »
[139] I, V, 17.
Il est superflu de s’enquérir si, durant sa retraite à Tarse, il fit autre chose que prier, méditer, mettre sous la lampe des Écritures le message des temps nouveaux.
S’il prêcha — pouvait-il s’en abstenir tout à fait ? — ce fut d’homme à homme, parmi les gens de sa parenté. Il ne semble avoir établi, dans sa ville natale, aucune église. Pas une seule fois, les Épîtres ne mentionnent Tarse. Lui non plus, il ne fut guère prophète en son pays.