Jamais il ne les a nommément réprouvés. Mais ils sont enveloppés dans le mépris général qu’il voue aux cultes païens :

« [Les gentils] ont échangé la gloire du Dieu incorruptible pour des simulacres d’homme corruptible, d’oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles[142]. »

[142] Rom. I, 23.

Il devait les abominer, de même que la magie et toute recherche du divin par des voies obliques ou menteuses. Et, sur la magie, nous savons ce qu’il pensait : à Chypre il s’emportera contre le mage Elymas jusqu’à le rendre aveugle en signe de châtiment. A Éphèse, il approuvera les chrétiens qui venaient brûler devant l’assemblée des frères tous les livres de sciences occultes.

Or la magie et les mystères se tenaient entre eux par des liens immémoriaux. Une même conviction pénétrait le magicien et l’initié : ce que la parole énonce, elle l’opère. Quand le myste d’Éleusis était admis à contempler, dans une lumière soudaine, l’épi vert sacré, en prononçant la formule : « Salut, clarté ! » il croyait aider le travail de la terre qui féconde le soleil du printemps ; ou bien il se donnait la fête idéale de se voir enlevé, hors des ténèbres inférieures, dans une sphère de joie immortelle.

Les mythes et les liturgies des mystères ne ressemblaient aux dogmes et aux rites chrétiens que par de grossières analogies. Un pressentiment de l’Invisible, un désir de béatitude mêlait son éveil à des rites sanglants ou obscènes, à des symboles confus. Les apologistes — tel Justin — y verront une duperie inventée par l’Esprit du mal.

Le mythe orphique de Zagreus n’était aucunement l’image du sacrifice rédempteur ni de l’union eucharistique.

Zagreus, enfant, prenait, pour échapper aux violences des Titans, la forme d’un taureau. Les Titans le mettaient en pièces, faisaient cuire ses membres, les dévoraient. Le cœur se dérobait à leurs mains ; Athéné, sœur de Zagreus, le recueillait, le portait à Zeus. Celui-ci le mangeait ; et Zagreus, ainsi absorbé, renaissait en Dionysos. Alors Zeus punissait les Titans, les foudroyait, et de leur cendre étaient nés les hommes qui portent la peine du crime des ancêtres. S’ils veulent se libérer de la faute originelle, ils doivent se purifier dans les mystères.

Observons qu’ici Zagreus ne meurt aucunement pour sauver le monde ; il succombe malgré lui. Sa renaissance, une fois son cœur dévoré par Zeus, est une de ces folles conceptions grecques qu’un Juif eût trouvées absurdes. Et l’initié n’est point sauvé par les mérites du dieu, en s’unissant à ses souffrances et à sa résurrection[143].

[143] Voir Lagrange, Revue biblique du 1er juillet 1920.