Les orphiques supposaient entre la matière et l’esprit une contradiction radicale. Aussi traitaient-ils le corps comme une geôle d’où l’âme se dégage lentement. L’âme et le corps, à les entendre, n’étaient unis que pour expier une transgression commise dans une vie antérieure. La sainteté, c’est de délivrer en nous l’élément divin, il faut donc s’abstenir de tout contact avec les choses charnelles, ne jamais manger la chair des animaux, ne point toucher les cadavres, ne pas assister aux noces, atténuer par des bains et des aspersions l’impureté du corps. Leur pureté demeurait négative et principalement physique, comme leur espoir de félicité dans la vie future[144] où, par une incohérence trop explicable, ils ne désiraient qu’un festin perpétuel, des rondes et des chants sur des prairies élyséennes[145].

[144] Voir Umberto Fracassini, Il Misticismo greco e il christianesimo, p. 309-354.

[145] Témoin le chœur des initiés dans les Grenouilles d’Aristophane.

Au fond, le mysticisme païen restait impuissant à dépasser la terre. Il voulait, comme tout élan religieux, faire l’homme un avec la divinité. Mais cette divinité n’était que l’ensemble des forces naturelles. Le dieu des stoïciens eux-mêmes est identique au grand tout. L’âme, parcelle du feu créateur, retournera en son principe et s’y perdra.

L’union rêvée, quand elle n’aboutissait pas à cette consomption panthéiste, se bornait à vouloir s’approprier quelque chose d’une puissance occulte.

Lorsque le grand prêtre de Mithra descendait, avec ses habits pontificaux, dans la fosse, sous la pluie de sang du taureau éventré, en arrosait ses joues, ses paupières, ouvrait la bouche pour se gorger de la noire liqueur et s’en imbiber tout entier, il croyait que le dieu, caché dans le sang de la victime, descendait en ses veines et l’emplissait d’un pouvoir surhumain. Par sa prière ensuite, le sol et les animaux seraient plus féconds, et lui-même aurait le don d’immortalité.

Ce baptême de Mithra peut-il se comparer au baptême chrétien, issu des rites baptismaux en usage chez les Juifs ? Parce que les baptisés s’appelaient, comme dans l’initiation orphique, les illuminés, est-il permis d’en induire que l’Église emprunta même cette métaphore à l’orphisme ?

Le baptême des initiés d’Isis, celui qu’Apulée décrit au livre XI des Métamorphoses, s’administrait dans les bains publics et n’avait que le sens d’un rite extérieur. Les litanies chantées à la gloire de la déesse l’honoraient comme la déité suréminente, absorbant en sa forme les attributs de toutes les autres ; mais Isis représente la toute-puissante Nature[146], non un Dieu personnel, infini, ayant créé l’univers librement, et l’homme à son image. Isis n’aime pas ses fidèles, elle ne souffre pas avec eux, pour eux.

[146] Una quae es omnia Isis, selon l’inscription de Capoue, citée par Fracassini, p. 168.

Pourquoi Paul aurait-il demandé aux mystères une doctrine ou des rites, quand il trouvait dans le Christ Jésus la lumière de la foi, les charismes et la vertu des sacrements ?