En présence des philosophes, même supériorité indépendante. Peu importent quelques locutions extraites de Platon ou d’Aristote, un mot de Cléanthe cité à l’usage des Athéniens, des tours de controverse où se reconnaît la diatribe stoïcienne. Dans les rues, sous les portiques, au seuil des écoles, il avait croisé des disputeurs, des besaciers missionnaires, un bâton à la main, promenant leur manteau sombre, avec une barbe hirsute et des cheveux longs, gris de poussière ; il écouta leurs propos et, plus d’une fois, réfuta leur vaine sagesse. Pour lui, ces apôtres de mensonges étaient plus dangereux que des fanatiques idolâtres, parce qu’ils excitaient l’orgueil des faibles, leur insinuaient l’illusion d’être justes et impeccables.

Certes, il devait mépriser le Dieu des stoïciens, ce Dieu qui, ayant fait le destin, le subit, à qui les philosophes attribuaient une forme, celle d’une sphère circonscrivant tous les êtres[152]. Un dieu-boule, Paul eut envie d’en rire. Quelle rencontre possible entre une doctrine affirmant : « L’homme est bon par nature ; nos vices ne naissent pas avec nous ; ils ne sont qu’une erreur d’opinion[153] », et le dogme de la faute originelle, la foi en un Dieu libre et distinct du monde, qui nous a prédestinés à l’aimer, qui nous aime démesurément, dont la grâce assiste notre volonté impuissante, par elle-même, au salut ?

[152] Voir Sénèque, Épître à Lucilius, LXIII, 22.

[153] Voir Sénèque, Épître à Lucilius, XLIV, 53.

Chrétiens et stoïques, au siècle de Paul, semblaient pourtant se rapprocher dans leurs exclusions : ils méprisaient les plaisirs lâches, les cupidités ; leur courage défiait les épreuves ou les supplices. Mais leurs principes et leurs attitudes se montraient, même là, tellement contraires !

Le stoïcien agissait comme si l’homme seul était, comme s’il était dieu. Savoir, être intelligent demeurait son évangile ; il s’arrogeait la mission d’enseigner au commun des hommes ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. La raison naturelle était l’unique maîtresse d’école qu’il écoutait, qu’il leur proposait. Il glorifiait la liberté de son Moi, intrépide sous les foudres de la fortune ; il bravait l’injustice et les tyrans. Chez lui, la mansuétude, le dévouement prenaient une figure doctrinaire ; il se proposait en exemple, comme une sentence gravée sur une colonne de bronze. Il possédait, pour lui-même, la paix et la justice : et sa force d’âme suffisait à l’asseoir dans le bien absolu.

Le chrétien, au rebours, cherchait avant tout Dieu et son royaume. Humble en se confrontant avec le divin exemplaire ; fort, parce que l’Omnipotent lui communiquait sa puissance. Il ne voulait point la science en soi, pour le stérile contentement de son intellect ; il désirait la connaissance, afin de s’immerger tout entier dans Celui qui est. Il la recevait, assurée et pleine, non de sa propre suffisance, mais d’une tradition révélée ou, directement, de l’Esprit Saint. Au lieu de magnifier sa personne, il l’immolait pour accroître la communion des Élus. La froide solidarité stoïcienne devait lui paraître un reflet de lune morte sur la neige. Il apportait au monde mieux qu’un système intellectuel, mieux qu’une doctrine d’amour entre les hommes ; il refaisait, partout où il éliminait les puissances du mal, l’unité du royaume de Dieu.

Un fleuve de vie enlevait sur son courant la jeune barque humaine ; ce qu’elle abandonnait, derrière elle, au bas des rives, ne comptait plus. « Où est le sage ? s’écriera Paul. Où est le scribe ? Où est le disputeur du siècle[154] ? » Ces gens-là n’étaient, sur son chemin, que des aveugles et des meneurs d’aveugles. Héritier de trésors inévaluables, il n’allait pas emprunter à des mendiants leurs guenilles ; quand il appréhendait en leurs mains quelques précieuses vérités d’attente, il se les appropriait sans façon, comme reprenant son bien.

[154] I Cor. I, 20.

Si, durant les années de Tarse, les formes du passé le sollicitèrent, ce ne fut pas la philosophie païenne qui l’inquiéta, mais le ressouvenir de son enfance, son lien atavique avec sa race. Il revit, pouvons-nous croire, la maison natale, peut-être sa vieille mère ou son père, dont il n’a jamais parlé. Peut-être baisa-t-il la barbe d’un aïeul. L’escabeau où il s’asseyait autrefois l’attendait. S’il vint une veille de sabbat, les lampes pleines de l’huile rituelle étaient allumées dans la grande chambre. On ouvrit, devant lui, l’armoire où s’alignaient, en leurs étuis, les rouleaux de la Loi. A table, il récita, sur des nourritures légales, les Bénédictions. Mais il dut se sentir étranger parmi les siens, leur silence même lui laissait entendre :