Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide : la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est, par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur des Actes apocryphes, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.
Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre authentique. Au IVe siècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau, non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].
[208] Voir Dom Leclercq, Actes des Martyrs, t. I, p. 151 et suiv.
Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il sourit et Onésiphore dit : « Salut, serviteur du Dieu béni », et Paul répondit : « La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison ! » Puis on ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le langage de Dieu sur la continence et la résurrection.
Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses salutations[209] ? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où Paul vint à Iconium ; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les tendresses de l’âge d’or chrétien !
[209] II Tim. IV, 19.
Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore, Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle n’en bougeait point ; elle était « figée dans la foi ». Et, voyant beaucoup de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être jugée digne de se tenir en face de lui ; car elle n’avait pas encore vu ses traits.
Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie : « Où est ma Thècle ? que je la voie ! » Alors Théoclie : « J’ai du nouveau à t’apprendre, Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire ; mais, fascinée dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci : « Il faut, dit-il, craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement. » Et ma fille aussi, liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre, est prise ; mais aborde-la et parle-lui… »
Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son ravissement : « Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise ainsi ? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi ? Tourne-toi vers ton Thamyris ; aie honte. »
La mère, à son tour, vint la supplier : « Mon enfant, pourquoi restes-tu assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi ? »