Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout cela, Thècle ne se détournait point ; elle demeurait en extase, ne voyant, n’entendant que Paul.
Thamyris entre en furie ; il dénonce le sorcier au gouverneur de la ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit, ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis ; et, la porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de Paul ; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu. Et Paul ne craignait rien ; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle baisait ses chaînes.
Théoclie et Thamyris font chercher Thècle ; ils la surprennent auprès du captif, la séparent de lui. Mais « elle se roulait » en sanglotant à la place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds d’un juge. La foule hurle : « C’est un sorcier ; tuez-le ! » Thècle, ravie, contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur : « Brûlez cette perverse ; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage, afin que toutes les femmes soient épouvantées. »
Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas ; elle est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.
La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de tradition historique.
Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes ; elle découvre « la voie[210] ». Le ciel s’ouvre ; l’Être est connu, possédé.
[210] Le mot grec qui, dans les Actes, désigne simplement la doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.
Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses : la pureté sublime et la résurrection.
Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du bonheur sans terme.
Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.