Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez long. Des « signes », des miracles soutenaient leur témoignage. Ils convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés incrédules soulevèrent contre « les frères » la masse des païens. Le peuple se divisa en deux factions : les uns étaient avec les Juifs, les autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville de Lystres ; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.

A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans être contredit. Ils purent même porter la parole — ce qu’ils n’avaient point fait ailleurs — à travers les bourgades environnantes, baptiser des campagnards.

Dans la ville, un miracle — un des rares de Paul que les Actes mentionnent avec précision — leur valut une apothéose indiscrète. Paul avait remarqué, près du lieu où il parlait — dans un faubourg apparemment — un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus. L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la phrase du Seigneur[211] : « Les aveugles voient, les perclus circulent… » Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix puissante, lui cria :

[211] Math. XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6) : « Alors les yeux des aveugles s’ouvriront… le boiteux sautera comme un cerf, la langue des muets se déliera. »

« Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds. »

Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212] : « Au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche. » Et il lui avait saisi la main pour le mettre debout.

[212] Actes III, 1-10.

Paul s’abstient de nommer Jésus ; il ne touche pas le perclus. Mais cet homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes :

« Des dieux ! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont descendus vers nous ! »

Ces cris retentissaient en langue lycaonienne ; de sorte que Paul et Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le grec ; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent, croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès. L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion ; petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron des hommes éloquents.