Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des remparts, un temple s’offrait[213] dédié à Zeus, gardien de la cité. On courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances ; taureaux blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les augustes personnages qu’on voulait encenser.
[213] Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme l’existence.
Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint courroux les emporta ; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode juive, la couture de leur manteau ; ils bondirent au-devant de la procession, clamèrent :
« Hommes, que faites-vous ? Nous sommes des hommes passibles comme vous autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui vit en eux ; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de nourriture et de joie. »
Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils eurent beau dire ; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception énorme ! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons ; le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré. Comment y croire ?
Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait probablement.
Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança des pierres à la tête ; il tomba évanoui ; ses assassins le crurent mort et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent, le trouvèrent miraculeusement ranimé ; il se leva, et rentra, escorté de ses défenseurs, dans Lystres.
Le lendemain, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé. Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias. Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres, sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la Macédoine, dans un voyage périlleux.
[214] L. XII, ch. V.
[215] Actes XX, 4.