De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours — et l’on aimerait savoir si l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut concertée, avant leur départ, en Syrie — ils revinrent sur leurs pas, visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.
Méthode d’une singulière audace et fructueuse ; cette fois, nulle violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.
Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu sans gloire ?
Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora. Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure chrétienne, ce que Paul appellera « le casque et le bouclier de la foi[216] ». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté, après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de son destin ; il n’avait pas enduré en aimant ; il avait dompté des monstres, il n’avait point dompté sa chair ; il avait cherché son triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps « les stigmates du Christ[217] ». Il l’offrait « comme une hostie vivante, agréable à Dieu[218] ».
[216] Éphés. VII, 10-18.
[217] Gal. VII, 17.
[218] Rom. XI, 1.
Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient d’y constituer un ordre stable.
En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties, proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la bénédiction qu’on appellera « l’eucharistie ». Certains fidèles étaient chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs ; d’autres avaient le don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaient glossolales, émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles pour l’auditoire.
[219] Voir Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, t. I, p. 46.