Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment « assises dans l’ombre de la mort ». Israël serrait sur son cœur jaloux les tables de pierre du Décalogue. Pour les autres peuples, l’éternelle clarté ne cessait pas de luire ; mais leurs ténèbres n’en admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.
Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain ; l’énigme de la mort les rembarrait ; sur ce mystère de la destinée, Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser l’hypothèse : ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.
A présent, le Christ était descendu chez les morts ; en remontant victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne, comme datant d’hier, pour nos oreilles ; car c’est de lui seul que les siècles, jusqu’à la fin, vivront.
IX
LE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES
Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa destinée dépendra ; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient : J’ai vaincu le monde.
L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des impuretés légales ?
La circoncision, bien que d’autres peuples — tels les Égyptiens — l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen, des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul :
« Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir eu le courage de se circoncire[224]. »
[224] Pétrone, fragment XVII.
Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient ; si l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.