[225] Voir saint Augustin, Cité de Dieu, XVI, 27, Tertullien, Adversus Judaeos, ch. I, et saint Thomas, Commentaire sur l’Épître aux Romains, p. 61.
Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un clan rigoriste qui soutenait ce principe : « Si vous n’êtes pas circoncis selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés. »
Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche, centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la foi au Christ Jésus ? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs ! Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son sang. La Loi était un joug de malédiction[227] ; allait-on le lier même sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge ?
[226] Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).
[227] Gal. III, 10.
Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir. Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une voix intérieure lui révéla[228] qu’il devait monter à Jérusalem, prendre pour arbitres « les colonnes » de la métropole, Pierre, Jacques et Jean, obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse. Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples ; entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].
[228] Gal. II, 2.
[229] C’est Paul qui nous l’apprend (Gal. II, 1-3). Les Actes parlent anonymement de « quelques autres ».
Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion, les merveilles que Dieu avait faites « avec eux ». Ce récit, ils le répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.
Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son arrivée, vit « les notables[230] », chacun d’abord séparément. Il ne se posa point en inspiré, en dominateur ; il leur demanda « s’il avait couru pour rien[231] ». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade, cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des idées novatrices.