Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche ; l’observance des nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat, quelque chose d’intangible ; et ils ne se résignaient pas aux concessions prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les préceptes traditionnels. Le Lévitique[242] interdisait le lièvre parce que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.

[242] XI, 6.

[243] Voir l’épître dite de Barnabé, X.

Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes ses créatures ; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes, sont bénis.

Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à Barnabé et à Paul ; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes étouffées ; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable. Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna ; ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table des gentils ; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.

Cette conduite froissa doublement les gentils ; en s’écartant d’eux, les Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage inférieur de la communauté ; et ils démentaient sur un point très important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit : « Pais mes agneaux », reprenait une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans reproche, devaient donc, eux aussi, « judaïser » ?

Paul protesta ; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas humilier Pierre ; mais il sentait que le compromis où se laissait induire le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles, pouvait mener au schisme ; et ce retour en arrière ouvrait la porte à d’inquiétantes faiblesses.

Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir, écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à l’heure de l’agape. Rudement il qualifia « d’hypocrite » son attitude. Ce mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul ; il n’en pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit. Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des anciennes coutumes ; Paul le détrompa.

Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive. Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration proférée devant des gentils : « Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non pécheurs d’entre les gentils. » Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une race élue, du peuple de Dieu ; et il lui semble nécessaire de l’affirmer en présence des gentils eux-mêmes ; telle était l’antique simplicité. Car il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat ; il ne consentira jamais à l’être, tout en traitant les Juifs de « chiens », de « mutilés »[244]. Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique : pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don de la foi, cette grandeur selon la chair est « ce qu’on jette aux chiens ».

[244] Philipp. III, 2.