Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon les bienheureuses souffrances du Christ ? La justice de la foi qu’il nous a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ serait « ministre de péché » ! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole la dialectique de l’Apôtre ; et son transport éclate en un trait fulgurant : « Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. »
Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité. Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan chrétien : à la fois, dans les mots, une violence indignée ; une personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur lance un défi : « Moi seul, je suis dans le vrai » ; et l’absolu du renoncement, l’humilité suprême : « Je suis crucifié avec le Christ. » Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre ! Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité ! Même quand il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.
Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre ? Nous connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul, l’étreignit en pleurant de joie.
L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques. L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire tomber les murailles ; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par leurs mains, avait renversé.
X
EN MARCHE VERS L’OCCIDENT
PAUL CHEZ LES GALATES
Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé :
« Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, voir les frères comment ils vont. »
Cette proposition, brusque en apparence, eut d’autres mobiles qu’un besoin de changement ou les difficultés que son allure intraitable lui valut avec les judaïsants d’Antioche. C’était sa méthode, nous l’avons remarqué, et une méthode commune à tous les missionnaires chrétiens, de revoir les églises après leur fondation. La vie des Apôtres ressemblait, dans cette mobilité, à celle d’un provincial d’Ordre, sans cesse en tournée, de couvent en couvent, pour maintenir partout l’harmonie, les bonnes coutumes et la ferveur.
Paul voulait donc, avec Barnabé, retraverser Chypre ; puis ils visitèrent une seconde fois les églises de Pamphylie, de Lycaonie, de Phrygie. Un plus ample itinéraire sollicitait leur espérance ; Paul songeait à la Galatie du Nord, à la Bithynie, à la Mysie. Au reste, d’étape en étape, la Voix secrète et infaillible lui dicterait : « Prends cette route ou détourne-t’en. »