Mais une étrange querelle devait troubler leur départ. Jean-Marc, le cousin de Barnabé, était venu de Jérusalem à Antioche. Barnabé décida qu’il les accompagnerait. Paul ne voulut point de cet acolyte. Au milieu de leur première mission Jean-Marc les avait abandonnés, avait refusé « d’aller à l’ouvrage avec eux ». Des motifs dont nous ne savons rien imposaient à Paul une rigueur qui n’était point de la rancune.

Barnabé en conçut quelque dépit, insista. Paul s’obstina ; ils se fâchèrent. On peut croire que d’autres griefs irritaient leur mésintelligence. Elle ne fut guère tenace, puisque Paul écrivant d’Éphèse aux Corinthiens[245] nommera Barnabé sur un ton fraternel, fera cause commune avec lui.

[245] I Cor. IX, 6 : « Est-ce qu’à moi seul et à Barnabé on refuse le droit de ne point travailler ? »

Pour l’heure, Barnabé partit seul, emmenant Jean-Marc. Ils s’embarquèrent à Séleucie, et reprirent à Chypre le travail commencé avec Paul. Celui-ci prit comme compagnon Silas ; d’Antioche, ils parcoururent la Syrie et la Cilicie ; des églises se développaient en ces deux provinces ; apparemment, c’était Paul qui leur avait donné leur essor.

De Tarse, ils franchirent le Taurus, afin de gagner la Lycaonie.

Sur la route de la montagne, au bas des longues rampes coupant le ciel qui brûle, entre les parois des rochers que les pluies hivernales flagellent depuis le commencement des siècles, on aimerait pouvoir suivre l’Apôtre et ses compagnons. On voudrait surtout faire halte avec eux, près d’un arbre et d’une source, devant un de ces abris où se rencontrent les caravanes. Ce devait être la même écurie à l’entrée basse, la même grande chambre sous le toit. Les ânes déchargés, les chameaux, les petits chevaux des steppes erraient et mangeaient dans un libre désordre. Des pintades criaient ; les conducteurs vociféraient, faisaient claquer leur fouet. L’hôte apportait aux voyageurs importants un escabeau de bois sous l’arbre et leur lavait les pieds dans la fontaine. Paul s’informait des pays vers lesquels il marchait ; aux colporteurs juifs, aux soldats, aux chameliers, il parlait du royaume de Dieu.

La voie romaine était sans doute meilleure que la route turque d’aujourd’hui, défoncée, ébréchée sur le bord. Mais, comme elle, forcément, elle longeait le gouffre et le torrent qui tournait, précipitant sa clameur farouche. Par endroits il était facile de descendre pour s’abreuver à la nappe claire et filtrée entre les roches. De torrente in via bibet ; propterea exaltabit caput. Le double abîme d’humilité et de splendeur qu’ouvrait l’histoire du Christ se réfléchissait « en énigme » dans le miroir d’un site façonné par la seule main de Dieu : sous leurs pieds, l’ombre, le gémissement éternel de la créature en travail ; au-dessus d’eux, le silence des crêtes radieuses, des pins, çà et là, dressés comme des fers de lance, dans le soleil ; et, sous une nuée ardente, des éperviers qui tournoyaient.

Quand Paul atteignit l’endroit où les deux formidables murs se rapprochent comme les portes d’une écluse qu’on ferme, il put considérer une image de l’étranglement rigide, sans issue apparente, où la Loi bloquait l’avenir humain. La caravane pourtant y trouvait un passage, et montait plus haut, vers la liberté « des fils de la lumière », avant de redescendre dans la grande plaine verte, scintillante d’eaux bleuâtres, qui s’étalait, au printemps, comme le pâturage du Bon Berger.

Il revit les églises lycaoniennes, Derbé, Lystres, et connut, en cette ville, un très jeune disciple prédestiné à devenir, entre tous, « son vrai fils dans la foi[246] ». Timothée avait pour père un Grec. Mais sa grand’mère Loïs et sa mère Eunice étaient des Juives, converties, sans doute, lors de la première mission. Dès son enfance, elles l’avaient initié aux Saintes Lettres[247]. Les lettres de Paul font entrevoir, chez lui, une complexion délicate, un naturel timide et sensible, une âme charmante.

[246] I Tim. I, 2.