Ils abordèrent le lendemain dans la rade de Néapolis (aujourd’hui Cavalla). A cette ville aboutissait la puissante voie romaine, la via Egnatia, qui, depuis Dyrrachium, fendait comme un dur sillon l’Illyrie, la Thrace, la Macédoine.

Paul se dirigea vers Philippes, à trois lieues et demie, derrière le mont Pangée. Il put faire connaissance avec les paysans macédoniens, hommes droits, primitifs, dévots. Chez eux, insinue Renan, « un certain goût de simplicité enfantine préparait les voies à l’Évangile[257] ». En réalité, des gens âpres au travail, tenaces en leurs traditions, devaient, au contraire, fermer leur porte à une religion qui déconcertait leurs coutumes et leur imposait un idéal surhumain. La croissance prompte de l’Évangile n’eut rien d’un fait « humainement inévitable ». Il est prodigieux que le principe chrétien n’ait pas échoué contre la persistance des vieux cultes, et, plus encore, contre l’esprit des Mystères. Ceux-ci, offrant un mirage de supériorité morale, de salut, l’attrait des réunions secrètes, ne pouvaient être, en face du dogme nouveau, qu’une puissance ennemie ou une cause, pour la foi, d’altération. Parce que les Macédoniens avaient des centres orphiques et adoraient le dieu Sabazios, Jésus crucifié, chassant tous les autres dieux, arrivait-il moins comme un intrus, digne de mépris ou exécrable ?

[257] Saint Paul, p. 140.

Philippes était, depuis Auguste, une colonie de vétérans. Paul aurait pu, au milieu de gens qui parlaient latin, faire valoir son jus civile. Mais, selon son invariable fidélité, il chercha d’abord un auditoire israélite.

Les Juifs, en vue de leurs ablutions rituelles, choisissaient des endroits calmes, à proximité d’une eau courante ou de la mer ; ils faisaient là, d’un simple enclos, un lieu de réunion pour y prier. Cet oratoire en plein air s’appelait une proseuché.

Le jour du sabbat, Paul, avec Silas et Luc, sortit hors de la ville, et longea le bord d’une rivière, le Gangitès, « pensant[258] » découvrir quelque part sur ses berges une pieuse assemblée. Ils trouvèrent, en effet, dans un parvis rustique, des « craignant Dieu », surtout des femmes, qui psalmodiaient. Ils s’assirent auprès d’elles et leur parlèrent du Royaume. L’une d’elles avait nom Lydia, car elle venait de Thyatires, en Lydie ; elle était une riche commerçante qui vendait des étoffes de pourpre. Transportée, elle écouta Paul, et « son cœur s’ouvrit aux choses qu’il disait ». Ce fut d’une simple et merveilleuse douceur. Elle voulut être baptisée, elle et « sa maison », ses ouvriers, ses esclaves. Puis elle dit aux missionnaires :

[258] Ce détail suffit à prouver que Luc n’habitait point Philippes et qu’il connaissait mal la ville et ses environs. Autrement il eût conduit sans incertitude Paul au lieu de prière.

« Si vous m’avez jugée croyante au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y. »

Ils résistèrent d’abord ; elle leur fit une violence suppliante ; ils devinrent les hôtes de Lydia.

Dans le logis d’une marchande de pourpre le christianisme occidental eut sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi magnifiée ; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang.