Quelques jours après, comme ils retournaient à l’oratoire, une toute jeune fille vint, sur la route, à leur rencontre, et, tendant ses mains frénétiques, elle vociférait :
« Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut ; ils nous annoncent la voie du salut. »
Ils pressèrent le pas, gênés par la fureur de cet hommage. Elle les poursuivit, répéta, comme une folle, sa profession de foi. Ils apprirent qu’elle était une devineresse ; elle voyait à distance, expliquait l’avenir ; ses prédictions se vérifiaient. On disait qu’elle avait « un Esprit python » ; elle parlait avec une double voix, comme si une seconde personne habitait en elle. On lui donnait de l’argent ; plusieurs compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce « médium ».
Chaque fois que Paul et Silas revenaient, elle recommençait à crier. Paul comprit que les démons la possédaient ; ils reconnaissaient la mission des Apôtres, de même qu’ils avaient confessé au passage de Jésus : « Je le sais, tu es le Saint de Dieu[259]. »
[259] Luc IV, 34.
Fatigué de ses clameurs, indigné de s’entendre glorifier par les Esprits impurs, et voulant sauver la malheureuse qui, peut-être, implorait sa délivrance, Paul s’arrêta, considéra la jeune fille, et, d’une voix terrible, enjoignit au démon : « Je te l’ordonne au nom de Jésus-Christ ; sors d’elle. »
Le Démon, à l’instant, sortit. Mais, aussitôt, elle perdit ses dons prophétiques. Ses maîtres s’en aperçurent ; elle raconta ce qui lui était arrivé. Furieux, ils attendirent dans la rue Paul et Silas. Ils les insultèrent, se jetèrent sur eux, les entraînèrent au palais de justice, devant les duumvirs ou « stratèges ». Ils n’eurent garde d’énoncer leur vrai grief ; la loi romaine était sévère à l’endroit des sorciers. Leur violence, pour se justifier, allégua un délit d’ordre public :
— Ces Juifs troublent la ville ; ils propagent des mœurs que nous, Romains, nous ne pouvons accepter.
Ils confondaient ou feignaient de confondre ces chrétiens avec les Juifs. Les Romains octroyaient aux Juifs le libre exercice de leur culte ; mais ils voyaient d’un mauvais œil le prosélytisme des religions orientales. Les empereurs, et Claude en particulier, se targuaient d’une fidélité rigide aux dieux nationaux.
Le délit fut prouvé sans peine ; la foule se massait autour du tribunal ; des témoins affirmèrent que des étrangers prêchaient une superstition nouvelle. Les magistrats n’interrogèrent même pas les accusés ; Paul et son disciple gardèrent, semble-t-il, le silence. Ils auraient pu dire : « Nous sommes citoyens romains », — car Silas[260] l’était comme Paul. Ils aimèrent mieux souffrir, contents de ressembler au Christ Jésus.