Et ainsi de suite. Puis, là-dessus, un petit hoquet de gorge qui était son rire propre de philosophe. A qui cette fortune devait-elle échoir? On ne savait, car huit jours avant son décès, la place du nom était encore en blanc, vous dis-je, et le fait est incontestable.
Si Legoaz (Yvon-Conan) ne s'était jamais marié, c'est, disait-on, qu'il avait, en son jeune temps, perdu sa bonne fiancée et lui avait juré, au lit de mort, de rester toujours veuf «d'elle». Mais, fidèle à son serment, il avait fait comme tout le monde, et ramené chez lui, après la danse, les belles filles, peu farouches, que le plaisir étourdit et désarme les soirs d'assemblée. Chez nous, elles y vont bon jeu bon argent et ne cherchent pas à frustrer l'amour de ses conséquences; aussi est-ce ici le pays des nourrices. C'est à ce sujet que le vieux observait, un jour, si drôlement:
—Si le sang vient du lait qu'on tette, il n'y a quasiment point de petits bourgeois des villes qui ne soient à demi bâtards, puisqu'ils l'ont du sein de la mère laitière.
Or ses bâtards, à lui, ne l'étaient pas qu'à demi, ils l'étaient des pieds à la tête et comme ceux du roi de France. Il en alignait trois, dont une bâtarde, devant le sourcil un peu froncé du bon Dieu; mais comme ils étaient dûment baptisés, face au diable, on ne parlait plus de leur irrégularité d'origine, passée là-haut au compte de profits et pertes. D'ailleurs, Legoaz les avait tout de suite pris à sa charge. Il les avait élevés, nourris, vêtus, tandis que, de leurs mères naturelles, deux s'étaient bellement mariées et constituaient famille ailleurs. La troisième avait disparu dans quelque simoun du «désert d'hommes».
L'aîné, Mathieu, avait trente ans. Il était le plus solide, le mieux trempé, laborieux à souhait, un vrai Legoaz, s'il eût eu le droit de l'être. Pour la vertu de parcimonie, il en remontrait à son auteur même. Un rude paysan celte selon le type immémorial, au front carré.
—Je ne sais pas, disait de lui Yvon, si Mathieu augmentera mon bien, mais, pour sûr, il n'en perdrai pas une motte de terre, voire une paille d'avoine.
Laurent, beaucoup plus dégourdi, futé même jusqu'il la matoiserie (sa mère était Normande), reproduisait, à mesure égale au moins, la qualité paternelle de volonté, patiente, obstinée, temporisatrice. Il marchait vers sa vingt-cinquième année.
—C'est le petit au nez pointu que j'adopterais, déclarait Legoaz, si je pouvais le faire, équitablement, sans nuire aux autres. Laurent tiendrait tête, dans un procès, à tous ces messieurs de la justice, et il le ferait durer d'un règne à l'autre!
Enfin Madeleine, brune pâle, sorte de sirène nabote, aux cheveux de varech, aux yeux vert de mer, aux allures sèches et brusques, dure à tous, même aux bêtes, et dont la voix sifflait comme le vent d'est dans les cordages des barques.
Elle, il avait fallu l'élever par les coups, comme un mauvais gars, et jamais on ne l'avait vu rire, entendu chanter, surprise à se parer. Elle n'aimait rien ni personne. Ah! celle-là était bien pour le cloître, preuve que la nature en fait, quoi qu'on en dise. Il n'en allait pas moins que la terrible fille s'était peu à peu emparée, servante à la fois et maîtresse, de la direction des affaires familiales. Elle tenait les comptes, réglait les fermages, touchait les loyers et allait payer les impôts à la ville.