Il considéra les ruines que le vieux monsieur et les deux jeunes fermiers avaient faites, et dit: «Voilà une mauvaise affaire, une très mauvaise affaire. La bouteille à la colle est en pièces; il y a six carreaux de cassés, plus une patère et deux chandeliers. Mais là n'est pas le pis. La réputation du journal est perdue, et irrévocablement, j'en ai peur. Jamais, à la vérité, je n'avais vu pareille foule le demander; jamais on n'en a vendu tant d'exemplaires; jamais il ne s'est élevé à une telle célébrité. Mais quelle célébrité que celle qu'on doit à sa folie! Et quelle fortune que celle qu'on doit à ses infirmités! Mon ami, aussi vrai que je suis un honnête homme, la rue, là, dehors, est pleine de gens qui vous attendent, qui veulent voir comment vous êtes fait, parce qu'ils pensent que vous êtes fou. Ils vous guettent, il y en a de perchés partout. Et cela se comprend, après la lecture de vos articles. C'est une honte pour le journalisme. Qui, diable! peut vous avoir mis dans la tête que vous étiez capable de diriger une feuille de cette espèce? Vous semblez ne pas connaître les premiers rudiments de l'agriculture. Vous parlez d'un boyau et d'un hoyau comme si c'était la même chose. Vous parlez d'une saison de la mue pour les vaches. Vous recommandez l'apprivoisement du putois, pour sa folâtrerie et ses qualités supérieures de ratier. Votre remarque—que les colimaçons restent tranquilles si on leur joue de la musique—est superflue, entièrement superflue. Rien ne trouble les colimaçons. Les colimaçons restent toujours tranquilles, les colimaçons se fichent pas mal de la musique. Ah! terre et cieux! mon ami, si vous aviez fait de l'ignorance l'étude de votre vie entière, vous ne pourriez pas en avoir acquis une plus forte dose. Je n'ai jamais vu rien de pareil. Votre observation —que les marrons d'Inde, comme article de commerce, sont de plus en plus en faveur—est tout simplement calculée pour détruire le journal. Je viens vous prier d'abandonner votre place et de partir. Je ne veux plus prendre de vacances, je ne pourrais pas en jouir si j'en prenais. Non, certainement, je ne le pourrais pas, vous sentant ici. J'aurais continuellement peur de vos prochaines recommandations. Je perds patience chaque fois que je songe à cette dissertation sur les bancs d'huîtres, que vous avez intitulée: Jardinage paysagiste. Je vous somme de vous en aller. Rien sur terre ne pourra m'induire à m'octroyer un nouveau congé. Ah! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous ne connaissiez rien à l'agriculture?
—Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que j'avais à vous dire, à vous, brin d'avoine, à vous, navet, à vous, fils de chou-fleur? C'est la première fois qu'on me tient un langage aussi singulier. J'ai fait quatorze ans de journalisme, sachez-le bien; et c'est la première fois que j'entends dire qu'il faille connaître quoi que ce soit pour rédiger un journal. Triple panais! Quels sont donc les bonshommes qui écrivent la critique dramatique dans les grands journaux? Des écoliers ambitieux, des savetiers sans ouvrage ou des apothicaires déclassés, qui s'entendent juste autant au théâtre que moi à l'agriculture, pas un iota de plus. Quels sont les bonshommes qui y font la revue des livres? Des garnements qui n'en ont jamais publié un seul. Et ceux qui composent les forts articles de finance? Des va-nu-pieds qui n'ont pas la moindre expérience en pareille matière. Et les littérateurs qui critiquent les campagnes de nos officiers contre les Peaux-Rouges? Des messieurs qui ne sauraient distinguer une tente de guerre d'un wigwam et n'ont jamais vu un tomahawk.
«Quels sont aussi ceux qui, sur le papier, préconisent la tempérance et pérorent contre les débordements de l'orgie? Parbleu! les plus joyeux compères et les plus grands amateurs de franches-lippées, gens qui ne commenceront qu'au tombeau l'apprentissage de la sobriété. Et quels êtres dirigent donc les feuilles rurales, s'il vous plaît, farceur que vous êtes? Les individus qui, règle générale, ont échoué dans la carrière poétique, dans la carrière des romans à couverture jaune, dans la carrière des drames à sensation, dans la carrière des feuilles urbaines, et qui, finalement, retombent dans l'agriculture comme dans un asile provisoire contre la mendicité et l'hôpital. Vous voulez m'apprendre, à moi, quelque chose en fait de journalisme! Monsieur, j'ai traversé le journalisme de part en part, de fond en comble, d'alpha à oméga, et je vous affirme que moins un journaliste en sait, plus il fait de bruit et d'argent. O mon Dieu! si j'avais eu le bonheur d'être ignorant au lieu d'être cultivé, d'être impudent au lieu d'être modeste, j'aurais certainement pu me faire un nom à moi dans ce monde égoïste et vain. Je prends congé de vous, monsieur; puisque j'ai été traité d'une façon si ridicule, je ne désire rien tant que m'en aller. Mais j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir. J'ai rempli mon engagement aussi bien qu'il a été en mon pouvoir de le remplir. Je vous avais dit que je pouvais rendre votre feuille intéressante pour toutes les classes de la société, et je l'ai fait. Je vous avais dit que je pourrais élever votre vente à vingt mille exemplaires, et si vous m'aviez seulement laissé libre une quinzaine, je l'aurais fait. Je vous ai donné la meilleure catégorie de lecteurs que puisse jamais avoir une feuille rurale: celle où il ne se trouve pas un seul cultivateur, pas un seul valet de ferme, pas une seule bourrique champêtre, mais rien que des individus qui, même pour sauver leur vie, ne sauraient dire quelle différence il y a entre un melon d'eau et une pêche de vigne. C'est vous, n'en doutez pas, vous seul qui perdez à notre rupture, vous, espèce de chinois pour bocal. Adieu.»
Et je sortis.
Avis aux bonnes petites filles
Une bonne petite fille ne doit pas faire la grimace à sa maîtresse à tout propos; elle doit réserver cela pour les circonstances d'une importance particulière.
Si une bonne petite fille n'a qu'une méchante poupée en haillons, simplement bourrée de son, tandis qu'une de ses heureuses compagnes de jeu possède une magnifique poupée articulée, la première doit néanmoins montrer à la seconde la plus cordiale amitié; elle ne doit tenter aucun échange forcé avec celle-ci, à moins qu'elle ne se sente assez vigoureuse pour réussir dans une pareille opération, et qu'elle n'ait une conscience assez aimable pour l'en absoudre complaisamment.
Une bonne petite fille ne doit jamais arracher de force les joujoux des mains de son petit frère. Mieux vaut le séduire par la promesse de la première pièce de sept francs cinquante centimes qu'on trouvera flottant au fil de l'eau sur une pierre meulière. Avec la simplicité inhérente à son jeune âge, il croira conclure une affaire magnifique. A tous les âges, d'ailleurs, de semblables et non moins douces illusions ne conduisent-elles pas les esprits ingénus très loin, très loin à travers le monde?
Si une bonne petite fille veut corriger son petit frère, elle ne doit pas lui jeter de poussière au visage; non! Mieux vaut lui jeter sur la tête une bonne bouilloire d'eau chaude, qui le débarbouillera bien et lui enlèvera toute espèce de saleté de la peau, voire même un peu la peau par-ci par-là.
Si la maman d'une bonne petite fille lui dit de faire quelque chose, il est vilain de répliquer: «Je ne le ferai pas!» Il est meilleur et plus convenable de répondre qu'on le fera, sauf à agir par la suite selon ses propres lumières.