La première fois qu'il m'arriva d'éternuer, un ami me conseilla de prendre un bain de pieds bouillant et de me mettre au lit. Ce qui fût fait. Peu après, un autre ami me conseilla de me lever et de prendre une douche froide. Ce qui fut fait également. Bientôt, un troisième ami m'assura qu'il fallait toujours, suivant le dicton, «nourrir un rhume et affamer une fièvre». Rhume et fièvre, j'avais les deux. Aussi pensai-je faire pour le mieux en m'emplissant d'abord l'estomac pour nourrir le rhume, et en allant subséquemment affamer la fièvre à l'écart.
En pareil cas, rarement je fais les choses à moitié. Je résolus donc d'être vorace. Je me mis à table chez un étranger qui venait d'ouvrir un restaurant à prix fixe le matin même. Il attendit près de moi, dans un respectueux silence, que j'eusse fini de nourrir mon rhume, et alors me demanda si l'on était très sujet aux rhumes en Virginie. Je répondis affirmativement. Il sortit, ôta son enseigne et ferma boutique.
Je me rendis à mes affaires. Chemin faisant, je rencontrai un quatrième ami intime; il me dit qu'il n'y avait rien au monde pour guérir un rhume comme un verre d'eau salée bien chaude. J'avais peur de n'avoir plus la moindre place vacante dans mon estomac. A tout hasard, j'essayai d'avaler. Le résultat fut merveilleux. Je crus que j'allais rendre mon âme immortelle.
Je n'écris ce détail que pour le profit de ceux qui sont affligés d'un malaise pareil au mien; qu'ils se gardent de l'eau salée chaude. Ce peut être un bon traitement, mais c'est un traitement de chien. Si j'attrapais un autre rhume de cerveau, et qu'il me fallût absolument, pour m'en débarrasser, choisir entre un tremblement de terre et un verre d'eau salée chaude, ma foi! je crois que je préférerais avaler tout le tremblement.
Quand l'orage suscité dans mes entrailles se fût calmé, aucun autre bon Samaritain ne se présenta pour me donner aucun autre bon conseil; j'allai, empruntant partout des mouchoirs de poche et les mettant en bouillie, tout à fait comme au début de mon rhume. Survint une vieille dame, qui arrivait justement de par delà les plaines. Elle habitait, paraît-il, un pays où généralement les médecins brillaient par leur absence. Elle s'était donc trouvée dans la nécessité d'acquérir une habileté considérable pour la guérison des petites indispositions courantes. Je compris qu'elle devait avoir beaucoup d'expérience, car elle semblait avoir cent cinquante ans.
Elle me fit une décoction de tabac, de bismuth, de valériane et autres drogues amalgamées, et me prescrivit d'en prendre un petit verre tous les quarts d'heure. Le premier quart d'heure fut suffisant. A peine le breuvage absorbé, je me sentis entraîné hors de tous mes gonds, dans les bas-fonds les plus horribles de la nature humaine. Sous sa maligne influence, mon cerveau conçut des miracles de perversité, que mes mains furent heureusement trop faibles pour réaliser. J'avais épuisé toutes mes forces à expérimenter les divers remèdes qui devaient infailliblement guérir mon rhume; sans cela j'aurais été, je crois, jusqu'à déterrer, oui, jusqu'à déterrer les morts dans les cimetières.
Comme beaucoup de gens, j'ai parfois des pensées peu avouables, suivies d'actions peu louables. Mais jamais je ne m'étais reconnu une telle dépravation, une dépravation aussi monstrueusement surnaturelle. J'en fus fier.
Au bout de dix jours, j'étais en état d'essayer d'un autre traitement. Je pris encore quelques remèdes infaillibles, et, finalement, je fis retomber mon rhume de cerveau sur la poitrine.
Je ne cessai de tousser. Ma voix descendit au-dessous de zéro. Chacun des mots que je prononçais roulait comme un tonnerre, à deux octaves plus bas que mon diapason ordinaire. Je ne pouvais régulièrement m'assurer quelques heures de sommeil, la nuit, qu'en toussant jusqu'à complète extinction de mes forces. Et encore, si j'avais le malheur de rêver et de parler en rêve, le son fêlé de ma voix discordante me réveillait en sursaut.
Mon état s'aggravait chaque jour. On me recommanda le gin pur. J'en pris. Puis le gin à la mélasse. J'en pris également. Puis le gin aux oignons. J'ajoutai les oignons, et je pris les trois breuvages mêlés. Je ne constatai aucun résultat appréciable. Ah! pardon, mon haleine commença à battre la cloche et à bourdonner terriblement.