Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.
Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui, lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en soufflant dans ses doigts.
C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige; la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses.
La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent sur les murailles.
Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes, s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre, sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux filles naïves.
Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur. Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé et a péri pendant la guerre contre les Prussiens.
La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux, et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute. La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne s'en relèverait pas.
Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.
«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline.
Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle: