Je reçois à l'instant un mot d'Astolphe, daté de Douvres. Il s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrêter un logement auprès de moi. Soyez tranquille pour sa personne. Je vous en réponds corps pour corps, ainsi qu'à sa femme et M. ***.
J'ai reçu vos lettres; dans pas une d'elles, vous ne me nommez la personne dont vous me recommandez l'affaire; il m'est impossible de reconnaître maintenant cette affaire dans les cartons où elle est mêlée avec les autres. Ne serait-ce point M. Lafont-de-La-Débat, dont, vous m'auriez parlé? Ah! le maudit homme. Je n'entends parler que de lui, et il me fait écrire par tous les saints. Si c'est lui, dites à ses amis que je fais tout ce qu'il m'est possible de faire.
Astolphe ou moi vous écrirons. S'il va en Écosse, il aura nombreuse compagnie, car le roi y va. Il y trouvera aussi Madame Alfred de Noailles, et M. de Saluces. Ainsi votre grand fils ne sera pas perdu!
À vous pour toujours.
Mille choses à l'ami et à Madame Ast. (Astolphe de Custine).
Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le désenchantement et l'ennui: source d'inspiration peu féconde! Il le reconnaissait lui-même: «Plus je vois le monde, écrit-il, plus je reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un coeur vide.—Je me sens vieilli pour les voyages, et cette découverte m'attriste.—J'ai perdu la fraîcheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah! oui, je suis bien vieux aujourd'hui.» Né le 22 mars 1790, il avait trente-deux ans!
Avant d'arriver à Londres, il est déjà fatigué: l'âpreté du vent, la triste couleur du ciel, la pluie presque journalière, le découragent. Pour surcroît de malheur, pas une âme qui veuille entendre son anglais! Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras! Londres, dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne remuent que dans la crainte de se figer, car, au fond, ils ne s'intéressent à rien de ce qu'ils ont l'air d'aimer. «Dans ce pays, ce qui n'est pas continuellement agité, moisit.»
Mais peut-être quand les relations de famille et la bienveillance de son ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des jugements plus sérieux sur le monde anglais? nullement: un salon anglais lui paraît «ennuyeux comme tout autre, mais un peut plus gothique: des figures froides, des manières raides, qui lui rappellent les personnage de Richardson.» Les personnages de Richardson, c'est déjà quelque chose!
Assiste-t-il à un déjeuner donné par le duc de Wellington au duc d'York? Le théâtre de la fête est une espèce de jardin anglais qui domine le fameux arsenal de Woolwich. «C'est, dit-il, une guinguette des environs de Paris, où l'on aurait entassé pêle-mêle des bombes, des pontons et des affûts de canon.»
Rien à Londres ne l'intéresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins, qui le frappe non d'admiration, mais d'étonnement. Il parcourt la cité «et il ne conçoit pas qu'il reste l'envie ou la force de s'amuser à un homme qui passe sa vie dans les ténèbres: l'air que l'on y respire est l'élément de l'ennui.» À l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une mascarade qui excite tantôt son rire, tantôt son impatience. En résumé, notre voyageur n'a trouvé en Angleterre que «des hommes pleins de petitesses, de préjugés et de ridicules, et des femmes de mauvaise humeur.»