Pour être juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la responsabilité de ces appréciations singulières exclusivement sur leur auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici à l'un de ces fils de René, qui, atteints de la maladie du siècle, désenchantés de tous les spectacles, fatigués dès l'enfance du poids de la vie, se croient voués par une fatalité inexorable au malheur et au désespoir. Pour eux l'enthousiasme est sans but et sans objet, et surtout il est ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indifférence, ni les faire sortir de leur dédain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de langueur morale, véritable anémie qui a suivi la fiévreuse période d'énergie, de mouvement et d'action de la Révolution et de l'Empire.

Il faut tenir compte aussi des préjugés et de la vanité nationale, qui sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus qu'un autre, n'était exempt. Il se sentait dépaysé loin des salons de Paris, loin des moeurs et des élégances de la France; il ne comprenait rien à d'autres usages, à des modes différentes, et c'est très sérieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays qui ne reconnaît pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien, en tout cela, d'extraordinaire; tous les jours nous avons des exemples de ce genre d'exclusivisme et de cette exagération d'amour-propre national. Mais ce qui peut paraître plus étonnant c'est que Chateaubriand lui-même n'était pas très éloigné de partager sur ce point les idées de son protégé, lui qui écrivit quelques années plus tard: «La France est le coeur de l'Europe; à mesure qu'on s'en éloigne, la vie sociale diminue; on pourrait juger de la distance où l'on est de Paris par le plus ou le moins de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles: dans la première contrée, un autre monde, des arabes chrétiens vous occupent; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgré la perfection de sa société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer.»—C'est exactement, abstraction faite de la supériorité du style, ce que Custine avait dit.

Hâtons-nous d'arriver en Écosse, cette terre poétique où la nature «dans sa majestueuse indépendance» offrira, Astolphe l'espère du moins, de grands spectacles. En Écosse, dit-il, tout l'attire, tout l'intéresse, tandis qu'en Angleterre tout le repousse. Il éprouve donc cette fois un mouvement d'exaltation, presque d'enthousiasme. Le 18 août, il arrive à Édimbourg au milieu d'une grande fête nationale: George IV l'y avait précédé avec toute sa cour. C'était la première visite depuis les Stuarts que l'Écosse recevait de son roi. Aussi l'affluence était immense; tous les clans des Highlands semblaient s'être donné rendez-vous dans l'Athènes du Nord. Au milieu de la joie populaire, l'aristocratie écossaise ouvrait partout ses châteaux avec une somptueuse hospitalité. Occasion unique peut-être pour un étranger d'avoir une vue d'ensemble de la population et des moeurs d'un grand pays!

Mais déjà pour Astolphe arrivé de la veille, le désenchantement a commencé. Cette foule le fatigue, et il ne se plaît que dans la solitude. Ces fêtes «ridicules et souvent burlesques» l'importunent. Il s'est aperçu bien vite que l'habillement national, dont les Écossais sont si fiers, est «plus barbare que romain,» et que «leurs petits tabliers et leurs genoux découverts les feraient prendre pour des sauvages retenus prisonniers en Europe.» Décidément, Astolphe n'a pas gagné beaucoup à quitter l'Angleterre pour l'Écosse, Londres pour Édimbourg.

Pendant qu'il passe son temps dans ces dispositions atrabilaires, Chateaubriand qui a reçu de ses nouvelles, s'empresse de les transmettre à Madame de Custine:

Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous ses plaisirs d'Écosse, ne sache comment vous écrire, je veux vous tirer d'inquiétude. Il est arrivé en bonne santé à Édimbourg; il va s'enfoncer dans les montagnes, d'où il reviendra par Glasgow à Londres. Dormez en paix; il ne peut lui arriver le plus petit mal.

J'ai reçu vos lettres. Je vous verrai à Fervaques cet automne; je reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire à mon éternel attachement.

Mille tendresses.

Compliments à l'ami.

Londres 23 août 1822.