Remarquons ici, comme dans les lettres qui vont suivre et dans celles qui ont précédé, la sollicitude de Chateaubriand pour notre voyageur et presque la tendresse qu'il lui témoigne. C'est à sa mère bien plus, sans doute, qu'à lui-même, qu'Astolphe en était redevable; et cependant, ces sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persisté jusqu'à la fin, et résisté à de bien rudes épreuves.
Astolphe quitte Édimbourg après une semaine et part pour Glasgow. Il manque, par négligence, malgré les rendez-vous qu'il avait donnés, une excursion aux îles de Mull, d'Iona et de Stafla, et il entreprend son voyage des Highlands.
Nouvelle lettre de Chateaubriand à Madame de Custine:
Toutes vos lettres et celles de votre belle-fille m'arrivent pour Astolphe; je les adresse à Glasgow où il a recommandé de les envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'espérez pas avoir des nouvelles immédiatement. Je vous en avertis pour empêcher votre imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg; il se porte à merveille: soyez en paix. Bonjour et à vous pour la vie.
Londres, le 30 août 1822.
En quittant les environs de Glasgow, Astolphe nous décrit ainsi le pays qu'il vient de parcourir:
«Les côtes occidentales de l'Écosse sont un admirable théâtre de naufrages. Des montagnes sombres et déchirées qui forment une multitude de baies sombres et profondes, un ciel sombre comme la nature qu'il éclaire, une suite d'écueils qui s'étendent à perte de vue, avec quelques échappées sur la haute mer, d'où l'on sent souffler le vent tout-puissant qui laboure l'océan Atlantique: telle est dans ces contrées affreuses la scène offerte aux regards et aux méditations du voyageur. La nature n'y a plus qu'une couleur: le noir, dont les nuances plus ou moins foncées servent à rendre distinctes les diverses formes des objets; l'eau est noire, les montagnes sont noires, le ciel est noir, et dans ce paysage d'encre, tout se détache en noir, car les voiles teintes qu'on aperçoit sur l'horizon se détachent elles-mêmes en noir sur un fond grisâtre.»
Cependant Astolphe se rappelle de temps à autre qu'il est dans la patrie d'Ossian, et alors il cherche à ressaisir quelque inspiration: «Quand les ténèbres du soir se répandent sur ces paysages désolés, le coeur de l'homme s'ouvre à la tristesse, et la poésie la plus mélancolique devient l'expression naturelle de ses sentiments intimes. Le deuil de la nature semble appeler du fond de son âme les pensées douloureuses; il s'établit entre lui et le désert une vague harmonie qui peut inspirer le poète, mais qui décourage l'homme vulgaire.»
Après avoir traversé en diagonale les Highlands, notre voyageur pénètre jusqu'à Inverness, la ville la plus septentrionale de l'Écosse; «Cherchez sur la carte, dit-il; j'espère que vous aurez froid en la voyant», et il termine par cette sentence mélancolique: «Les voyages sont un plaisir que la réflexion détruit et que l'habitude émousse. Je m'attriste dès que je cesse de m'étourdir, et je sens que la variété à laquelle j'aspirais en parcourant le monde, est encore moins difficile à trouver chez soi que l'amitié chez les étrangers.»
En revenant à Londres, Astolphe n'y trouva plus Chateaubriand, qui, appelé à représenter la France au Congrès de Vérone, était rentré à Paris pour y passer quelque temps avant de se rendre à son poste. Astolphe reprit le chemin de Brighton, et le 30 septembre il rentrait en France; son absence avait duré deux mois, sans grand profit pour lui-même et pour les lecteurs de ses voyages.