Ces conceptions philosophiques, initiales de Lamarck, dont l'exposition, de plus en plus perfectionnée, fut renouvelée tous les ans, à l'ouverture de son cours, furent corroborées par la détermination qu'il fit des espèces d'invertébrés fossiles des environs de Paris, avec la même sagacité qu'il avait apportée dans la détermination des espèces vivantes.

Dès lors, sa préoccupation dominante, sa passion de savant, son ambition suprême furent de démontrer la solidarité du monde animal, la variabilité continue des espèces, et de constituer l'échelle des animaux, c'est-à-dire de les classer et de les superposer en série, suivant une graduation naturelle révélant les liens qui unissent entre elles, tout au moins, les masses principales de leurs représentants[2].

C'est à ce persévérant et puissant effort de la pensée de Lamarck qu'est due son œuvre la plus géniale: La Philosophie zoologique ou exposition des considérations relatives à l'histoire naturelle des animaux, à la diversité de leur organisation, et des facultés qu'ils en obtiennent; aux causes physiques qui maintiennent en eux la vie et donnent lieu aux mouvements qu'ils exécutent; enfin à celles qui produisent, les unes le sentiment, les autres l'intelligence de ceux qui en sont doués.

Cet ouvrage impérissable vit le jour en 1809; il frappa médiocrement l'attention des savants, et les philosophes contemporains l'ignorèrent. Comme Lamarck y soutient, parfois, ses convictions, à l'aide d'arguments téméraires, et comme certaines pages renferment plutôt des énoncés d'hypothèses que des observations de faits, les esprits malicieux exploitèrent même ces parties faibles de la Philosophie Zoologique, pour faire à son immortel auteur une réputation d'écrivain chimérique et pour ridiculiser son génie.

Lamarck répondit à ces critiques superficiels en publiant les «pièces justificatives» et le catalogue détaillé de tous les matériaux objectifs qui avaient servi d'aliment à ses méditations et de substratum à ses théories. Cet inventaire, en sept volumes, parus de 1815 à 1822, forme l'édition définitive de l'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, présentant les caractères généraux et particuliers de ces animaux, leur distribution, leurs classes, leurs familles, leurs genres et la citation des principales espèces qui s'y rapportent. C'est une œuvre colossale que précède une Introduction offrant la détermination des caractères essentiels de l'animal, sa distinction du végétal et des autres corps naturels, enfin l'exposition des principes fondamentaux de la zoologie.

En réalité, cette introduction, à laquelle près de 400 pages sont consacrées, réédite, en les accentuant et en les appuyant sur des arguments nouveaux, les théories exposées par Lamarck dans tous ses cours et qui présentent leur premier degré de condensation, dans la Philosophie zoologique.

L'Histoire naturelle des animaux sans vertèbres fut, immédiatement, et du consentement unanime, mise au rang des monuments de la zoologie; mais son introduction n'eut pas un meilleur sort que la Philosophie zoologique qu'elle complétait.

Lamarck l'avait prévu, d'ailleurs, puisqu'il disait, attestant ainsi qu'il était aussi profond observateur de l'évolution des idées que de celle des organismes: «Les hommes qui s'efforcent, par leurs travaux, de reculer les limites des connaissances humaines, savent assez qu'il ne leur suffit pas de découvrir et de montrer une vérité utile qu'on ignorait, et qu'il faut encore pouvoir la répandre et la faire reconnaître.—Or, la raison individuelle et la raison publique, qui se trouvent dans le cas d'en éprouver quelque dérangement, y mettent, en général, un obstacle tel qu'il est souvent plus difficile de faire reconnaître une vérité que de la découvrir.—Je laisse ce sujet sans développement, parce que je sais que mes lecteurs y suppléeront suffisamment, pour peu qu'ils aient d'expérience dans l'observation des causes qui déterminent les actions des hommes»[3].

Malheureusement, pendant la rédaction de l'Histoire des animaux sans vertèbres, la vue de Lamarck, depuis longtemps affaiblie par les longues et multiples observations qu'il n'avait cessé de faire à la loupe et au microscope, sur les plantes et sur les animaux, s'éteignit entièrement.

Une partie du VIe, et tout le VIIe volume de cet ouvrage, furent rédigés, par sa fille aînée, d'après ses cahiers.