Cette formalité accomplie, le commis-voyageur, harassé de fatigue, épuisé d’angoisses, rentre à son hôtel, et trouve à la porte son Cocher de Fiacre, qui l’attendait patiemment.
«Arrivez donc, lui crie l’honnête homme; je suis là depuis onze heures du matin.
—Vous avez mon portefeuille?
—Le voici.»
Le commis-voyageur poussa un cri de joie, et faillit embrasser le cocher. Lorsqu’enfin, remis de son émotion, il lui eut fait accepter une récompense, il lui demanda: «Comment avez-vous découvert mon adresse?
—Vous veniez de descendre de ma voiture quand j’ai trouvé le portefeuille; j’ai naturellement pensé qu’il était à vous. Je vous avais vu entrer rue du Mail; j’ai été d’hôtel en hôtel, en vous décrivant tant bien que mal aux portiers: un homme grand, cinq pieds six pouces, nez aquilin, gros favoris noirs, pantalon de nankin et redingote marron. Le portier du numéro 29 vous ayant reconnu, j’ai pris le parti de vous attendre; j’étais à votre porte, pendant que vous couriez peut-être après moi.»
Le père Gigomard serait capable d’un pareil trait; mais il n’accepterait point de récompense; il dirait à l’étranger reconnaissant: «Gardez votre argent, je m’suis fait une loi d’n’empocher que celui que j’gagne dans mon état. Seulement, si vous êtes dans la nouveauté, et que vous ayez quelque pièce d’étoffe qui vous gêne, j’vous prierai d’vous en débarrasser en faveur de ma femme; ça lui f’ra plaisir à c’te pauvre vieille, qui n’a rien à s’mettre les dimanches sur le casaquin.»
Ce désintéressement est d’autant plus méritoire, que le père Gigomard n’a guère de fonds à la Caisse-d’Épargne. Le loueur qui l’exploite s’est enrichi. Mais le Cocher qui ne reçoit chaque jour qu’une modique somme et de faibles pour-boire, a mis excessivement peu de foin dans ses bottes:
«Ainsi va le monde, dit-il philosophiquement, les grands poissons mangeront toujours les petits. Les propriétaires de voitures sont de beaux messieurs, amis du Préfet de police. Ils sont en corporation, et se font représenter par des délégués. Nous autres, pauvres Cochers, personne ne nous représente; personne ne plaide nos intérêts. Aussi, c’est les maîtres qu’ont tout le fricot, et nous n’avons que du pain sec. Mais enfin il y a une caisse de pension et de secours pour les Cochers vieux et infirmes, c’est une ressource; ça vaut toujours mieux que rien.»