Il vient demander si sa douce amante
N’est pas, par hasard, restée en un coin.
Chanson populaire.
Sommaire: Belle prosopopée.—Causes qui déterminent à embrasser la profession de Chiffonnier.—Ce que c’est que les carons, le gros de Paris, le gros de campagne, le bul, etc.—Emploi des chiffons, des verres cassés, des os, etc.—Éloge de la chimie.—Le marchand de chiffons.—Description de son intérieur.—Chiffonniers nocturnes.—Prix d’une course d’omnibus.—Garnis de Chiffonniers.—Quos ego....—Relations avec les voleurs.—Le Chiffonnier décapité.—La veuve Boursin.—Le père Moustache.—Rixes et combats.—Chansons de guerre.—Expédition contre les chats et les chiens.—Gratteurs de ruisseaux.—Chiffonniers en province.
Non, vous n’êtes pas morts tout entiers, étranges habitants de la Cour des Miracles, sujets du grand Coësre, belistres, cagoux, archi-suppôts de l’argot, piètres, malingreux, coquillards; peuplades bohémiennes qui viviez dans la rue; lézards-bipèdes amoureux du soleil, parias cuirassés contre la honte pour l’amour de la liberté, et qui vous courbiez si bas sous la verge des lois, qu’elle ne vous atteignait point; non, vous n’êtes pas morts ab intestat et sans successeurs. Dans la société moderne, moins tolérante pour les Truands, vous avez été remplacés par les Chiffonniers.
Lorsqu’un homme est sans ressources, et qu’il peut en trouver en fouillant dans les tas d’ordures, il faudrait qu’il n’eût pas sept francs dans sa poche pour se priver d’une hotte et d’un crochet. Dès qu’il est armé Chiffonnier, dès qu’il s’est familiarisé à l’ignominie de ce sale métier, après l’avoir adopté par nécessité, il le continue par inclination. Il se complaît dans sa vie nomade, dans ses promenades sans fin, dans son indépendance de lazarone. Il regarde avec un profond mépris les esclaves qui s’enferment du matin au soir dans un atelier, derrière un établi. Que d’autres, mécaniques vivantes, règlent l’emploi de leur temps sur la marche des horloges, lui, le Chiffonnier philosophe, travaille quand il veut, se repose quand il veut, sans souvenirs de la veille, sans soucis du lendemain. Si la brise le glace, il se réchauffe avec des verres de camphre; si la chaleur l’incommode, il ôte ses guenilles, s’allonge à l’ombre, et s’endort. A-t-il faim, il se hâte de gagner quelques sous, et fait un repas de Lucullus avec du pain et du fromage d’Italie. Est-il malade, que lui importe? «L’hôpital, dit-il, n’a pas été inventé pour les chiens.»
Soumis à toutes les privations, le Chiffonnier est fier parce qu’il se croit libre. Il traite avec hauteur le marchand de chiffons même, auquel il porte la récolte du jour, et dont il reçoit de temps en temps de légères avances sur celle du lendemain. «Si tu ne veux pas m’acheter, j’m’en fiche pas mal, j’irai ailleurs,» s’écrie-t-il; et il fait mine de s’éloigner. On aperçoit son orgueil à travers les trous multipliés de sa veste.
«Mais, demandent avec étonnement les gens du monde, comment le Chiffonnier peut-il subsister? qui peut vouloir de son ignoble marchandise?» Leur surprise augmentera quand nous leur affirmerons que certains marchands de chiffons sont riches; mais elle diminuera sensiblement lorsque nous leur aurons montré tous les trésors que renferme la hotte d’un Chiffonnier. Rien de ce qu’il ramasse au coin des bornes n’est perdu pour l’industrie; les vils débris qu’il retire de la boue sont comme de hideuses chrysalides auxquelles la science humaine donnera des formes élégantes et des ailes diaphanes.
Ainsi, les fabricants de carton et de papier achètent pour leur usage:
| Prix de 100 kilog. | ||
| Les carons, vieux papiers sales | 8 | francs. |
| Le gros de Paris, toiles d’emballages, restes de sacs | 8 | |
| Le gros de campagne, chiffons de couleur, cotonnades | 18 | |
| Le gros bul, toiles en fil grossières et sales | 20 | |
| Le bul, même qualité, mais plus propre | 26 | |
| Le blanc sale, chiffons, ordinairement de cotonnades | 34 | |
| Le blanc fin, chiffons propres et de toile de fil | 44 | |