Les chiffons d’une dimension raisonnable passent entre les mains des revendeuses à la toilette du Marché du Temple. Les fabricants de produits chimiques tirent du sel ammoniac des lambeaux de laine ou de draps. On fait de nouvelles vitres avec les morceaux de verre cassés, et de nouvelles ferrures avec les anciennes.

Un grand festin s’est donné; les convives étaient nombreux, les services variés, les mets exquis; les débris amoncelés près de la porte de l’hôtel attestent la magnificence de la fête; eh bien! tous ces restes sont utilisés. Les coquilles d’huîtres fument les champs, ou servent à la fabrication de la chaux; les bribes de pain engraissent les bestiaux, si elles ne sont pas assez présentables pour grossir les soupes consistantes des Maçons et des Limousins, ou pour être consommées par le Chiffonnier en personne. Et les os sont-ils négligés? les tabletiers, les tourneurs ne savent-ils pas les changer en bilboquets, en quilles, en dominos, en fiches d’échiquier, en cure-dents, en couteaux à papier? Les os calcinés et pulvérisés ne sont-ils pas la base du noir animal, cet engrais puissant, ce stomachique de la terre épuisée? Et les assiettes cassées? on en ôte précieusement la dorure; et la porcelaine entre dans la composition du ciment romain, ou, réduite en poudre impalpable, elle est mêlée au papier dont elle augmente le poids.

Voilà des manipulations dignes d’un siècle où la chimie dompte la matière et semble usurper une partie de la puissance créatrice. La chimie aujourd’hui se mêle à toutes les actions de la vie, et l’on a peine à concevoir comment les anciens s’en passaient. S’agit-il de teindre une robe, vite du chlore, des acides, des mordants, du prussiate de potasse. Vient-il une épidémie, c’est la chimie qui constate la quantité de substances délétères combinées avec l’air atmosphérique. Non-seulement on fait de la chimie dans les manufactures, mais nous en faisons nous-mêmes tous les jours, sans nous en douter. Quand, par exemple, vous vous procurez du feu avec un briquet Fumade, vous engendrez une série de phénomènes chimiques de la plus haute importance. Le chlorure de potassium de l’allumette se combine avec l’acide sulfurique imbibant l’amiante du flacon; il se forme du sulfate de potasse, avec un tel dégagement de chaleur que le soufre s’enflamme; le chlore se dégage, la goutte d’acide sulfurique devient de l’acide sulfureux en abandonnant au chlore une portion d’oxygène; et le sulfate de potasse, passant à l’état solide, reste attaché en globules jaunes sur le bois incandescent de l’allumette: que de science résumée dans un briquet!

Cette expérience quotidienne n’est pas plus miraculeuse que le changement des chiffons en papiers, des os en poudre fertilisante, des vieux draps en sel ammoniac, et de la porcelaine en ciment.

Habile alchimiste, le marchand de chiffons transmute en or les objets de rebut qu’on lui apporte. Avec le produit de la vente du caron et du bul il achète des rentes sur l’État. Il reçoit les Chiffonniers dans un bouge infect, et ses amis dans un salon élégant. Sa boutique est hideuse à voir; elle est encombrée d’immondices, de guenilles crottées, de bois pourris, d’ossements qui sentent l’amphithéâtre; le tout apporté par des êtres à peine humains, pesé dans des balances d’un aspect fantastique, trié par des mégères décrépites....... Mais si l’on pénètre au delà de cette première pièce, si l’on visite l’appartement particulier du Chiffonnier en gros, on y remarquera l’attirail ordinaire du luxe bourgeois, la pendule dorée, les scènes gravées de la vie de Napoléon, le cabaret en porcelaine.

Et l’on trouve un piano dans l’arrière-boutique.

Ce meuble est à l’usage de la fille du logis, héritière recherchée et digne de l’être. Nous pouvons citer un Chiffonnier en gros de la rue Jean-Tison, qui a donné à chacune de ses deux filles soixante mille francs de dot!

Si les marchands de chiffons gagnent tant, il est tout simple que les Chiffonniers ne gagnent presque rien; effectivement, les plus actifs n’arrivent à réaliser que trois ou quatre francs par jour. Ce sont ceux qui, malgré une ordonnance encore en vigueur, celle du 26 juillet 1777, vaguent dans les rues pendant la nuit. Les Chiffonniers, comme les papillons, se partagent en diurnes et en nocturnes; et ces derniers, commençant leurs pérégrinations au moment où les balayeurs reposent, ont chance de faire de bonnes trouvailles. Ils adoptent certains quartiers, et de préférence le faubourg Saint-Germain, la Chaussée-d’Antin, le faubourg Saint-Honoré, résidences de la classe opulente. Ils finissent par être connus des cuisinières, dont ils reçoivent du pain et de la viande, s’engageant en revanche à restituer tout objet perdu qu’ils pourraient découvrir dans les ordures. Une fois qu’ils sont acclimatés dans une certaine circonscription, ils ont des bénéfices en dehors de leur industrie. Les gens paresseux et condamnés par état à se lever matin se font réveiller par eux. Nous avons l’honneur de connaître un Chiffonnier qui va tous les matins de la montagne Sainte-Geneviève à l’Assomption, pour frapper à la porte d’un épicier, d’un pâtissier et d’un marchand de vin. Cette course lui vaut 30 centimes, et cet ouvrier économe calcule que cette faible somme paie les trois-quarts de son loyer quotidien.

Les Chiffonniers diurnes ne sont pas étrangers à tous plaisirs. Ils vont, le dimanche, boire à la barrière avec leurs épouses, et se permettent même d’aller voir un mélodrame en vogue, Lazare le Pâtre, ou la Grâce de Dieu, ou Paul et Virginie, ou tout autre, pourvu que le sujet soit intéressant et le traître puni à la fin de la pièce.

Quelle que soit sa prospérité, le Chiffonnier n’a jamais de meubles à lui, il loge toujours en garni, au prix fixe de 20 centimes, que les logeurs méfiants exigent communément d’avance: «Tes quatre sous, ou tu ne couches pas.» L’individu qui peut débourser, Chiffonnier ou Chiffonnière, se jette sans quitter ses haillons, sur une paillasse. Dans ces noires chambrées, où l’on couche pour deux sous, le lit commun est une longue planche en talus, et la couverture commune est un lambeau de tapisserie, cloué au mur d’un côté, et attaché de l’autre à un clou. Quand des querelles nocturnes surgissent en cette enceinte, le logeur paraît armé d’un merlin, et du nom de Neptune gourmandant les vents: «Qu’est-ce qui bronche ici? que j’ lui abatte un aileron!»