Dans ces repaires, les Chiffonniers se trouvent en contact avec des voleurs dont ils deviennent passivement les complices. Ils ne sont pas tenus de leur prêter un concours actif; mais dévoiler le mystère d’une criminelle entreprise serait se vouer à d’implacables vengeances. Soupçonné d’avoir trahi deux voleurs, un vieux Chiffonnier fut trouvé, un matin, assassiné au coin d’une borne. On l’avait surpris à la veillée, on lui avait tranché la tête, que, par un atroce raffinement de barbarie, on avait déposée dans sa hotte!

Tous les Chiffonniers savent et parlent l’argot, ce patois énergique qui appelle la langue la menteuse, l’amour le dardant, une montre une toquante, la lune la luisarde, un livre un babillard, et le supplice l’Abbaye de Monte-à-Regret. Un mot favori des Chiffonniers est rupin, vieille expression autrefois employée pour signifier un gentilhomme. Tout ce qu’ils trouvent beau, tout ce qui excite leur admiration, est rupin ou chenu; mais quoique possédant le langage des gens qui vivent de proie, quoique confondue avec eux, la majorité des Chiffonniers n’est pas pervertie par cette dangereuse fréquentation; il en existe même qui se recommandent par leur probité, et qui, s’ils trouvent de l’argent, un cachet, un porte-crayon, des cuillères, prennent des renseignements avant de s’approprier ce que leur a envoyé la fortune. Le 11 octobre 1841, la veuve Boursin, vieille Chiffonnière de la rue Mouffetard, habituée de la Chaussée-d’Antin, déterre dans un tas d’ordures un bouton de chemise en diamant. Elle ne quitte point la rue, va de maison en maison, exhibe sa trouvaille, découvre le propriétaire du bouton, et s’empresse de le lui restituer, ne demandant pour récompense que le prix de sa journée qu’elle avait perdue en recherches.

On doit signaler parmi les Chiffonniers honorables le père Moustache, ancien soldat de la garde impériale, chevalier de la Légion-d’Honneur. Ce brave homme, ayant deux filles, a longtemps renoncé à toucher sa pension pour leur faire donner une éducation convenable et les mettre à même de s’établir. Aussi est-il en honneur dans sa tribu, qui sait au moins apprécier les vertus qu’elle n’exerce pas.

Travailler le moins, boire le plus possible, telle est la volupté suprême des Chiffonniers. Dans les beaux jours, on en voit au milieu des rues montueuses du quartier Saint-Marcel, couchés au soleil, et jouant aux dés comme des lansquenets. S’ils se disputent, ils passent sans transition des injures aux voies de fait. Par une habitude traditionnelle, ils mettent bas leur chemise, avant d’en venir aux mains, et crient, en se montrant l’épaule: «Regarde-moi celle-là, elle n’a jamais été marquée; en pourrais-tu dire autant?» Puis une lutte acharnée s’engage; les haillons déchirés s’éparpillent; les deux adversaires, à moitié nus, roulent en hurlant sur le pavé ensanglanté.

Les Chiffonniers ont une vive inclination pour la rixe. Un amour irrésistible de désordre les pousse au combat toutes les fois que l’émeute se déchaîne. Ils ont même une chanson de guerre dont le refrain est:

En avant courage!

Marchons les premiers;

Du cœur à l’ouvrage,

Braves Chiffonniers!

En entendant leurs cris sauvages, en suivant des yeux dans sa chute cette avalanche de gueux déterminés, le commerçant dit avec terreur: «Voilà le faubourg Marceau qui descend!» Le plus stable gouvernement tremble sur sa base, quand, guidée par les Chiffonniers, la have population des faubourgs se rue sur les riches quartiers. On appréhende moins le pillage que le bouleversement de la société; on sent combien l’ordre public est faible contre tant de gens qui n’ont rien à perdre; et la protestation armée des misérables fait comprendre à tous la nécessité d’adopter comme règle de conduite ce grand axiome: «Amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.»