Quel galbe original! Il a, pour la couleur, quelque chose de l’Éthiopien, quelquefois du Lapon pour la taille. De quel épais enduit son visage et ses mains sont-ils revêtus! Quel cosmétique serait assez puissant pour les restituer à la couleur normale! Ou plutôt, le noir ne serait-il pas leur véritable couleur?

En vain les vêtements se sont transformés de manière à égaliser les classes et les individus. C’est à peine si l’extérieur du Marchand de Peaux de Lapins a subi quelques changements: un pantalon, et quel pantalon! a bien remplacé l’épaisse culotte et le grossier haut-de-chausse dont ses devanciers étaient affublés; mais il porte toujours les cheveux longs et crépus; son bonnet de laine et ses lourds sabots ne sauraient l’abandonner.

Né dans le Cantal, il a quitté bien jeune encore ses montagnes et l’humble chaumine où il ressentit les premières atteintes de la misère, pour venir à Paris ramoner d’abord les cheminées, puis, obéissant à son instinct commercial, acheter et revendre des peaux de lapins. On le voit apparaître au moment où les hirondelles s’éloignent, où les brouillards et les frimas fondent sur la cité. Il est possible qu’il reste à Paris pendant la belle saison, mais c’est assurément pour lui une époque de chômage. C’est l’hiver qu’il triomphe! Bravant une pluie froide et pénétrante, portant sur l’épaule un grand sac, d’où le moindre choc fait sortir une poussière noire et suffocante, il parcourt les rues, faisant entendre son cri retentissant: «Ah! peaux de lapins!» Il est suivi d’un jeune enfant exilé comme lui, qui répète après lui, d’une voix argentine: «Ah! peaux de lapins!» à l’entrée des maisons, aux fenêtres des cuisines surtout; car c’est avec la cuisinière que les négociants auvergnats ont de mystérieux conciliabules, qu’ils concluent d’étranges et avantageux marchés! La calomnie a bien répété (elle ne respecte rien) que plus d’un chat bien aimé, commensal appétissant d’une cuisine bien fournie, mais redoutable au cordon bleu par ses adroits larcins, avait disparu peu de temps après la visite d’un Marchand de Peaux de Lapins!

Les journaux graves n’ont pas craint de rapporter que la police, dans une visite chez maint gargotier des quartiers populeux, où la gibelotte est en honneur, avait découvert les têtes trop reconnaissables de chats défunts, et les Marchands de Peaux de Lapins étaient accusés de les avoir enlevés,

Servant, sans le savoir, des haines domestiques,

puis livrés à la consommation en permettant ainsi d’en faire des ragoûts frauduleux!

Le Marchand de Peaux de Lapins est quelquefois marié à une femme de son pays, de son village, et qui, laborieuse comme lui, peu favorisée des grâces extérieures, prouve la sagesse et la logique incontestable du refrain:

Il faut des époux assortis

Dans les liens du mariage.

Employée dans un magasin de revendeur, elle y donne, au même degré que son mari, l’exemple du travail, de la sobriété, de l’économie, de toutes les vertus enfin, excepté de la propreté. Leur double industrie, les privations de toute espèce qu’ils s’imposent, leur permettent d’envoyer chaque année quelques épargnes au pays.