Une pièce de terre, une habitation misérable comme celle où ils sont nés pour le travail et la pauvreté, voilà le rêve de leur avenir! Tel est l’espoir de leurs vieux jours. Toutefois, le désir d’arriver au jour du repos ne leur fait jamais enfreindre les lois d’une probité scrupuleuse, et l’on en cite des traits bien dignes d’éloges. Le Marchand de Peaux de Lapins pourrait dire, comme l’un des héros de Shakspeare: «Sans doute, mon visage est noir; mais vois le visage d’Otello dans son âme.»

Le lendemain d’une grande soirée, dans une belle maison du faubourg Saint-Germain, la cuisinière fit venir un Marchand de Peaux de Lapins, pour lui vendre la dépouille d’un lièvre qui avait paru avec honneur sur la table d’un riche Amphitryon, dans un festin dont la superbe ordonnance avait de nouveau mis en lumière les talents du cordon bleu. Le marché fut conclu sur une table où gisaient encore des biscuits, des gâteaux ébréchés, et de riches plateaux, encore chargés de soucoupes dorées, de verres de cristal, de cuillers en vermeil.

Après quelques débats, le Marchand se retire avec son acquisition, dont le prix reste fixé à 50 centimes; la dépouille d’un lapin eût été payée 20 centimes seulement.

Les domestiques achèvent de ranger les cristaux, la somptueuse vaisselle; tout à coup, ô douleur! ô soupçon fâcheux! on s’aperçoit qu’une petite cuiller manque. Qu’est-elle devenue? La cuisinière interroge tous les domestiques; chacun s’excuse, elle seule reste en butte aux soupçons, si cruels pour une âme fière, si blessants pour une conscience irréprochable. Un sourire d’incrédulité accueille ses explications maladroites; la malheureuse au désespoir rêve déjà le suicide; une heure, deux heures se passent ainsi.

Qu’aperçoit-elle, accourant pesamment, ruisselant de sueur, quoique trempé par une pluie abondante!!! Notre Marchand de Peaux de Lapins, d’une main se débarrassant de son grand sac, et lui montrant de l’autre la cuiller, qui s’était collée aux humides replis de la peau vendue: «J’ai bien couru, lui dit notre honnête négociant, mais la pensée que vous ou moi nous étions soupçonnés, m’a donné du cœur aux jambes.»

Il allait se retirer sans vouloir accepter de récompense, quand les domestiques, lui barrant le passage, jurèrent que du moins il trinquerait avec eux. On versa à boire et l’on porta d’une voix unanime un toast bruyant en l’honneur du brave homme. Cependant les maîtres avaient été avertis; ils le firent monter, et le forcèrent de recevoir une somme ronde, qu’il refusait obstinément.

Le sort du Marchand de Peaux de Lapins n’est pas toujours heureux; s’il a l’insouciance et la liberté de locomotion du Juif errant, il est quelquefois soumis à de rudes épreuves; de graves maladies le retiennent sur son grabat, le forcent d’entrer à l’hôpital, et réduisent sa femme, ses enfants à demander l’aumône.

Dernièrement, à la police correctionnelle, les juges allaient condamner une pauvre femme pour mendicité. Son accent étrange lui permettait à peine de faire entendre que son mari, Marchand de Peaux de Lapins, était depuis peu convalescent d’une longue maladie, qui avait épuisé leurs faibles ressources et l’avait réduite à aller le soir avec ses deux enfants implorer la charité publique. Le délit était flagrant, les juges délibéraient lorsque le Marchand de Peaux de Lapins traversa la foule rassemblée dans la salle, et vint, roulant dans ses mains noires et amaigries son bonnet crasseux,

Tenir à peu près ce langage:

«Mechieurs les juges! ch’est que j’étais malade, et que les médechins dijaient comme chà que je devais me reposer; les petits mangeaient toujours pendant che temps-là, et che n’était plus moi que je pouvais leur gagner du pain. La femme a fait che qu’elle a pu pour les empêcher de mourir de faim. Si vous la mettez en prison, qu’est-che qui aura choin de moi encore malade et des petits?»