Le terrain où l’on fait venir des légumes serait-il donc celui où l’on donne l’ordre d’en envoyer? En aucune façon, et l’Académie a prouvé en cette circonstance que les maîtres absolus de la grammaire, comme ceux des empires, s’affranchissaient parfois des lois qu’ils imposaient à leurs sujets.

Les jardins qu’on nomme marais, destinés à la culture des légumes, sont disséminés autour de la capitale, tant au delà qu’en deçà du mur d’enceinte. Par quelque barrière que vous sortiez, que vous suiviez la route poudreuse du fort de Vincennes ou l’imposante avenue de Neuilly, que vous alliez visiter les ombrages funèbres du Père-Lachaise ou la plaine sablonneuse de Grenelle, vous apercevez de distance en distance de longs parallélogrammes plantés de salades, d’épinards, de carottes, de radis et de haricots verts. Pas un pouce de terre n’est perdu dans ces enclos. Les sentiers ménagés entre les carrés sont à peine assez larges pour donner passage à un homme; les châssis vitrés qui protégent les melons étincellent au soleil comme des plaques d’argent. La propreté qui règne dans ces potagers, la vigueur de la végétation, le bon entretien des couches et des plates-bandes, tout annonce que l’art de la culture y est porté à un haut point de développement.

Dans un coin de l’enclos s’élève, à quelques pieds au-dessus du sol, une cabane couverte en chaume. Au goût qui a présidé à cette construction, à son délabrement mal dissimulé par les bras onduleux de la vigne, à son aspect misérable, on pourrait croire qu’elle est bâtie à cent lieues de tout pays civilisé, et cependant nous sommes aux portes de Paris. L’intérieur est dénué de carrelage, de tenture et presque d’ameublement. Au-dessus du manteau de la haute cheminée est horizontalement accroché un fusil à pierre, à la crosse pesante, au canon marqueté de rouille; çà et là des images cachent les murs sans les embellir; près de ce triste domicile on remarque un appentis informe, qui sert d’écurie, de remise et de magasin, et un petit jardin d’agrément, réservé comme à regret, où croissent, au pied d’un abricotier, l’œillet, la rose, la clématite et le basilic.

Nous avons décrit la carapace; voyons maintenant la tortue.

La tortue! quelle assimilation inexacte! Les animaux qu’on peut considérer comme le symbole du travail, le castor qui se bâtit des cabanes, la fourmi qui creuse sous l’herbe des greniers sinueux, l’abeille qui butine de l’aurore au coucher du soleil, le pivert, dont le bec patient perce l’écorce des chênes, sont des êtres inactifs, indolents, torpides, comparativement au maraîcher[2].

[2] On disait autrefois maréchais.

Il est à peine deux heures du matin quand il se lève. Les légumes, triés et mis en bottes dès la veille, sont méthodiquement classés sur la charrette accoutumée. Le cultivateur s’achemine vers la halle, et, transformé en marchand jusqu’à sept heures du matin, répartit ses denrées entre les fruitiers, marchands des quatre saisons, et restaurateurs de la capitale. Quelquefois il vend des carrés entiers à forfait, mais il n’en porte pas moins à la halle la plus grande partie de ses produits. De retour dans son domicile, il se jette sur son grabat, qu’il quitte bientôt pour sarcler, planter, cueillir, et surtout arroser.

La méthode d’arrosement du maraîcher est d’une ingénieuse simplicité. Le puits est situé au centre du marais, et surmonté d’un treuil autour duquel la corde s’enroule; deux vieilles roues de charrette, superposées horizontalement à un mètre l’une de l’autre, et réunies par des lattes, composent ordinairement le treuil. Un vivant squelette de cheval fait monter et descendre alternativement les seaux, selon qu’il se dirige à droite ou à gauche. Pour obtenir du chétif animal cette docilité machinale, on lui a couvert les yeux d’un capuchon; on l’a aveuglé pour qu’il marchât plus droit, pour qu’il accomplît plus sûrement sa révolution monotone; et l’on voit, hélas! à sa maigre encolure, qu’il sent que le manége du marais est pour lui l’antichambre de Montfaucon.

Le maître est là, pieds nus, car l’humidité mettrait bientôt toute espèce de chaussure hors de service; il verse le contenu des seaux dans un tonneau qui, semblable de prime abord à celui des Danaïdes, se vide à mesure qu’on le remplit; c’est qu’il communique, par des tuyaux souterrains, à plusieurs autres tonneaux à demi enterrés çà et là dans le marais; de sorte que le maraîcher, en quelque partie du potager qu’il veuille arroser, trouve toujours de l’eau à sa portée.

L’habileté avec laquelle le maraîcher manie ses deux arrosoirs surpasse celle du bâtoniste qui joue avec une canne plombée, du jongleur qui fait voltiger des épées et des assiettes. Il prend ses arrosoirs près de la pomme, les plonge dans un tonneau, et tout à coup, sans qu’une goutte d’eau s’échappe, il les retourne, les saisit au vol par la poignée, et distribue à chaque plante sa ration liquide.