L’état de Rémouleur n’est pas de ceux qu’on adopte par une irrésistible vocation. On le prend parce qu’il est facile, ne demande point d’apprentissage, et procure un salaire presque immédiat. Certaines gens se vouent par inclination à la Typographie, afin de contribuer à la propagation des lumières; à la fabrication des lampes, toujours pour propager les lumières, mais dans un autre sens; à l’Horlogerie, parce qu’ils ont la monomanie de savoir toujours l’heure qu’il est; à la Boulangerie, par amour pour le genre humain; à la Bijouterie, pour faire concurrence à la nature en embellissant la beauté; etc., etc., etc. Mais il est impossible de supposer dans un individu quelconque un vif penchant pour l’état de Rémouleur. La nécessité seule, le besoin de manger, décide le choix qu’on fait de ce métier peu fructueux, si l’on en croit l’ancienne désignation de Gagne-Petit; car tout tend à faire croire qu’on a nommé les Rémouleurs Gagne-Petits, parce qu’ils ne gagnaient pas beaucoup.

L’amour des voyages entre aussi dans les causes dominantes. Il est une race d’hommes inquiets, inconstants, possédés d’un véhément désir de locomotion, qui aiment à changer de place, à errer de ville en ville comme les Bohémiens, et répètent avec Béranger:

Voir, c’est avoir; allons courir;

La vie errante

Est chose enivrante;

Voir, c’est avoir; allons courir,

Car tout voir, c’est tout conquérir.

La passion de la vie nomade et indépendante fournit des recrues au rémoulage.

On n’entend presque plus aujourd’hui crier dans les rues de Paris: «Repassir.... ciseaux!» le métier a été tué par le repassage sur une échelle, qu’ont entrepris les couteliers. Ils mettent prétentieusement sur les panneaux de leurs boutiques cette inscription funeste aux Rémouleurs ambulants: ON REPASSE TOUS LES SAMEDIS, ou tous les lundis, ou tous les mercredis, etc. La plupart des Rémouleurs qui persistent à séjourner dans la capitale ont pris un établissement fixe, ils se tiennent d’ordinaire à l’entrée des marchés, et ont assez de clientèle pour vivre agréablement en gagnant cinquante sous par jour.

Le Rémoulage s’honore d’Antoine Bonafoux, auquel l’Académie-Française a décerné une médaille d’or dans sa séance du 25 août 1821. C’était un Gagne-Petit, natif du Cantal, et vivant modestement de son métier. Au même étage que lui, logeait une pauvre veuve, madame Drouillant. De douze enfants péniblement élevés, elle n’avait conservé qu’un fils, et la mort de son mari lui ôtait toutes ressources. Tant que madame Drouillant avait pu lutter contre la misère, ses relations avec Antoine Bonafoux s’étaient bornées à des causeries sur l’escalier, à des salutations échangées le matin et le soir; mais dès qu’il la vit dans le dénuement, il se rapprocha d’elle, lui rendit plusieurs visites, en accepta de légers services, moins parce qu’ils lui étaient utiles, qu’afin d’avoir un prétexte pour offrir en échange quelques secours à la pauvre vieille.