«Ma bonne dame, lui dit-il un soir, la couture ne vous est pas très-lucrative; vous avez beau travailler jour et nuit, vous épuisez inutilement vos forces; moi, je suis actif et vigoureux. Depuis quinze ans que j’habite Paris, je me suis fait de bonnes pratiques, j’ai des économies qui grossissent tous les jours; acceptez-en une partie; vous me rendrez ça un de ces quatre matins, quand vous pourrez.»

Le brave homme savait parfaitement qu’il plaçait son argent à fonds perdu; mais la voix de l’humanité faisait taire en son cœur celle de l’intérêt, qui parle ordinairement si haut chez les Auvergnats.

A partir de ce jour, la veuve Drouillant fut la pensionnaire d’Antoine Bonafoux; mais un nouveau malheur la menaçait; elle eut une violente attaque d’apoplexie. Cet accident mit la maison en émoi; toutes les commères accoururent auprès de la malade, et tinrent bruyamment conseil, pendant que le médecin la soignait; on avait résolu d’avertir le commissaire de police, et de la faire conduire à l’hôpital, quand Antoine Bonafoux arriva.

«Pas d’hôpital pour cette dame, dit-il; le chagrin d’y être achèverait de la tuer. Donnez-lui des soins ici, monsieur le Docteur; je me charge de payer vos honoraires; faites des ordonnances; j’irai moi-même chez le pharmacien acheter tous les médicaments nécessaires.»

La veuve Drouillant se rétablit lentement; et plus incapable que jamais de travailler, elle continua à recevoir les secours du bon Rémouleur. Il plaça l’enfant en apprentissage chez un poêlier-fumiste, et lorsqu’il remarquait quelque délabrement dans la toilette du jeune ouvrier, il disait à la mère: «Dans mon état, je n’ai besoin que d’une blouse; voici un vieil habit dont vous pourrez faire à Auguste une veste et un gilet; arrangez-vous-en.»

Une seconde attaque d’apoplexie ôta à la veuve Drouillant l’usage d’un bras, et la rendit boiteuse. Antoine Bonafoux redoubla de zèle, et pourvut jusqu’aux derniers moments à tous les besoins de la veuve et de son fils, qui put terminer heureusement son apprentissage.

Une pareille générosité méritait bien une médaille d’or de 400 fr.; elle mérite plus encore: l’estime et les éloges du public.

Le Charbonnier.