Les charbons sont divisés en onze classes, selon les pays d’où ils viennent; Paris est approvisionné par l’Allier, l’Aube, la Basse-Loire et les canaux, la Haute-Loire, la Marne, la Haute-Marne, la Haute-Seine, l’Ourcq, l’Yonne, l’Aisne, l’Oise et la Basse-Seine. Les bateaux, à mesure qu’ils arrivent, sont garés au-dessous de la grande estacade et du Pont-Marie. Le charbon est vendu par les marchands ou les facteurs sur les ports de la Tournelle, de l’ancienne place aux Veaux, de la Grève, de l’École des Quatre-Nations, et d’Orsay. Celui qu’on amène par terre ne peut entrer que par sept barrières désignées, et se débite aux places situées rue d’Aval (faubourg Saint-Antoine), et rue Cisalpine (faubourg du Roule).

Comme agents indispensables de la vente, nous apparaissent les Garçons de pelle, nommés par le Préfet de police, sur la présentation du commerce, et dont la tâche est de mesurer à l’hectolitre, sur bord et non comble, avec de longues pelles d’une forme déterminée. Puis, viennent les Porteurs aux larges épaules, au dos voûté, à la barbe noire et touffue; une médaille triangulaire décore leur poitrine; ils se courbent sous le poids des sacs énormes, et les portent chez les détaillants ou dans les maisons particulières qu’ils sont chargés d’approvisionner. La police a réglé leur marche, et appréhendant le regrat d’un combustible de première nécessité, elle leur dit: «Vous irez droit à votre destination sans vous arrêter en route. On vous présumerait coupable de fraude si l’on vous voyait sortir avec une charge, d’une maison particulière. Votre devoir est de prendre du charbon au marché et de le transporter aussitôt chez la pratique; mais vous ne pouvez tenir ni magasin, ni dépôt.» Les Porteurs de charbon ont donc à peine le temps de poser leur fardeau sur une planche, à la porte d’un cabaret, pour se rafraîchir d’un canon.

Les Porteurs de charbon sont divisés en séries de cent hommes, dont chacune se choisit un chef et un sous-chef. La fraternité est d’autant plus facile à maintenir entre les membres de cette république démocratique, que la plupart sont Auvergnats. La profession de Charbonnier est encore une de celles qu’accaparent les enfants du Puy-de-Dôme et du Cantal. Sur les bateaux comme dans les boutiques, on n’entend que le patois d’Auvergne, ce mélange barbare de latin, de langue romane et de français. Le Charbonnier détaillant, celui qui tient une boutique ouverte, est Auvergnat au premier chef, par les mœurs, par le dialecte, par l’avidité; de même que l’épicier, il revend très-cher en détail des denrées qui lui coûtent en gros bon marché: un sac de charbon de sept francs lui en rapporte quatorze. Il débite des cotrets, de la houille, des briquettes, du poussier, des fumerons, de la braise, et enfin de l’eau filtrée que contient un immense tonneau adossé à l’une des parois de la boutique.

On lit sur sa porte, en lettres majuscules:

Il est à croire qu’un commerce aussi étendu conduit le Charbonnier à la fortune, que nous lui souhaitons sincèrement...

Ainsi qu’à vous, cher lecteur.

Le Maçon.