Les compagnons tailleurs de pierres se partagent en deux sociétés: l’une des compagnons étrangers, surnommés les loups; l’autre des compagnons passants, dits les loups-garous; et l’animosité en était venue à ce point, qu’il était prudent, dit-on, quand on voulait faire construire un pont par des ouvriers rivaux, de mettre la rivière entre eux; encore cette barrière n’était-elle pas suffisante pour éviter toute querelle. Dans certaines villes, les compagnons se sont partagé les travaux des divers quartiers; et, pour ne citer que Paris, les uns ont adopté toute la partie de la ville située sur la rive gauche de la Seine, et les autres la rive droite.
Maintenant, peut-être désirerez-vous savoir si les ouvriers en bâtiments, ainsi que d’autres travailleurs qui viennent de préférence de certaines parties de la France, sont plutôt enfants du Midi que du Nord; s’ils arrivent des montueuses contrées du Puy-de-Dôme, du Dauphiné ou des plaines uniformes de la Champagne. Non, il n’en est pas de ces compagnons comme des chaudronniers, qui sortent tous des gorges calcinées du Cantal. Bordeaux aussi bien que Lille, les Hautes-Pyrénées et la Moselle, la Creuse et le Haut-Rhin, nous envoient également des ouvriers en bâtiments; et, dans ces patois de toute sorte qui se croisent à l’heure du repos, vous reconnaissez à la fois le vif accent du Provençal, la traînante prononciation du Lorrain, l’inintelligible et dur idiome de l’Alsacien. Ainsi, tout récemment, des ouvriers maçons ont quitté les travaux des fortifications de Paris parce qu’ils ne trouvaient pas la bière à leur gré (c’étaient des Flamands); au chemin de fer de Rouen, des travailleurs ont repassé la Manche pour redemander à la perfide Albion ses brouillards et son ale. Cependant on remarque que les manœuvres sont fournis par l’Allemagne dans une proportion considérable; et parfois leur importation est tellement récente, que le moins ignorant, ou, si vous voulez, le plus savant d’entre eux, doit servir, sur le chantier, d’interprète à ses compatriotes. Les habitants de la Creuse sont aussi assez nombreux pour que leur tranquillité, leur honnête conduite, aient acquis à leur département une honorable réputation de moralité. La Picardie, la Normandie, le Dauphiné, le département de l’Hérault, donnent d’excellents tailleurs de pierre.
Cependant il nous faut signaler la classe d’ouvriers chargée de monter les murs, les Limousins, qui sortent exclusivement du pays de Limoges, et qui ont fait donner aux travaux spéciaux auxquels ils se livrent la désignation caractéristique de limousinage. Ceux-ci font corps par leur commune nationalité. Ils témoignent généralement d’une parcimonie que les médisants appellent même avarice. Pendant le temps du chômage, qui commence environ au 20 novembre, et qui dure jusqu’au milieu du mois de mars, les Limousins, soit isolément, soit réunis, regagnent assez habituellement le pays qui leur a donné le jour; ils y apportent leurs épargnes de l’année. Et puis, une dernière fois, ils reviennent dans leur chère patrie pour ne la plus quitter, et narguent alors les maîtres et le chômage.
Dans un pays comme le nôtre, où la police veille avec une si touchante sollicitude sur tous les citoyens, vous devez bien penser qu’elle n’a rien négligé pour maintenir l’ordre, la soumission parmi cette vaste corporation des ouvriers en bâtiments, et pour être à même de vérifier à tout instant leur moralité. L’administration a donc multiplié les règlements, les ordonnances; elle mesure les pas des compagnons, fixe leurs itinéraires, décide des salaires, de la durée du travail, etc., etc.; enfin elle exige de tous un livret, qui est, en quelque sorte, le compte-courant de la conduite et de la position du travailleur. Ce sont les mémoires fort abrégés de son existence en même temps que son livre de compte; il y inscrit la date de ses engagements, le nom de ses maîtres, les sommes qu’il reçoit, et sur la première page, les noms, prénoms, professions, etc., etc., selon l’éternelle formule. On le voit, si, pour les mauvais ouvriers, le livret est un acte perpétuel d’accusation, pour les compagnons zélés, laborieux, honnêtes, il devient un véritable livre d’or où sont inscrits ses titres de noblesse, les plus honorables de tous: ceux que donnent l’intelligence, le travail et l’honnêteté.
Aussi sommes-nous sûr que ces illustres industriels qui, par leur active persévérance, sont arrivés des rangs inférieurs à une haute position, ne regardent pas sans orgueil l’humble livret qui fut le confident de leur misère, de leurs fatigues d’autrefois; et on peut calculer avec une certaine fierté ses revenus, quand, après avoir manié des billets de banque, on jette les yeux sur les pages crasseuses et raturées de son ancien livret.
TABLE DES MATIÈRES
ET DES VIGNETTES.
| Pages. | |
| Introduction | [I] |
| Le Suisse | [1] |
| Intérieur d’Église | [1] |
| Le Suisse conduisant le Desservant à l’autel | [8] |
| Le Pêcheur des Côtes | [9] |
| Fils de Pêcheurs | [9] |
| Sloop, ou Bateau-Pêcheur; vue des côtes de Normandie | [16] |
| Le Maraîcher | [17] |
| Maison de Maraîcher aux Ternes, près Paris | [17] |
| Treuil ou Manége d’arrosement; clos de Maraîcher | [24] |
| Le Nourrisseur | [25] |
| Laitière parisienne | [25] |
| Intérieur d’Étable | [32] |
| Le Berger | [33] |
| Parc et Cabane de Berger | [33] |
| Groupe de Moutons au champ | [40] |
| La Cuisinière | [41] |
| Intérieur de Cuisine | [41] |
| La Cuisinière et ses Cousins | [48] |
| Le Porteur d’Eau | [49] |
| Porteurs d’Eau au tonneau | [49] |
| Fontaine de la rue de l’Échelle | [56] |
| Le Maréchal-Ferrant | [57] |
| Ferrage | [57] |
| Intérieur de Forge, à Montmartre | [64] |
| La Marchande des Quatre-Saisons | [65] |
| Groupes de Marchandes | [65] |
| Groupes de Marchandes | [72] |
| Le Marchand de Coco | [73] |
| Marchands et Marchandes de Coco | [73] |
| Marchandes de Coco à poste fixe | [80] |
| Le Boucher | [81] |
| Bœuf conduit à l’échaudoir; Bâtiments de l’Abattoir Rochechouart | [81] |
| Garçons d’Échaudoir égorgeant des moutons; l’un d’eux tient un bâtonavec lequel il imprime au sang un mouvement circulaire pour l’empêcherde se cailler | [88] |
| Le Vitrier-Ambulant, le Vitrier-Peintre | [89] |
| Entrée d’un Vitrier-Ambulant dans un village | [89] |
| Vitriers-Peintres | [96] |
| La Marchande de Poissons | [97] |
| Débarquement de la marée sur le carreau de la Halle | [97] |
| Marchande de Poissons à l’angle de la place Saint-Eustache | [104] |
| La Blanchisseuse | [105] |
| Bateau de Blanchisseuses, au bas du quai des Lunettes | [105] |
| Intérieur d’atelier | [112] |
| Le Fort de la Halle | [113] |
| Groupes de Forts | [113] |
| Forts de la Halle aux Blés | [120] |
| La Cardeuse de Matelas | [121] |
| Bourse des Cardeurs et Cardeuses | [121] |
| Cardeuses au travail | [128] |
| Le Boulanger | [129] |
| Boulangers en promenade | [129] |
| Intérieur de Boulangerie | [136] |
| La Femme de Ménage | [137] |
| Femme de Ménage faisant un lit | [137] |
| Intérieur de la salle à manger | [142] |
| Le Balayeur | [143] |
| Balayeurs et Balayeuses allant au travail | [143] |
| Balayeurs au travail | [150] |
| La Marchande de la Halle | [151] |
| Voyage de la Marchande de la Halle à Paris | [151] |
| Paysage; Vue prise en Normandie | [156] |
| Le Cocher de Fiacre | [157] |
| Cocher sur son siége | [157] |
| Station | [168] |
| Le Chiffonnier | [169] |
| Chiffonnier à la veillée | [169] |
| Chiffonnier et Chiffonnière | [176] |
| L’Égouttier | [177] |
| Groupes d’Égouttiers | [177] |
| Égouttiers en marche | [184] |
| Le Marchand de Peaux de Lapins | [185] |
| Repos dans la campagne | [185] |
| Conclusion du marché | [190] |
| Le Portier | [191] |
| Loge de Concierge | [191] |
| Portier dans l’exercice de ses fonctions | [200] |
| L’Allumeur | [201] |
| Allumeur préparant un réverbère | [201] |
| Allumeur de réverbères et Allumeur de gaz | [206] |
| Le Rémouleur | [207] |
| Rémouleur ambulant | [207] |
| Rémouleur parisien | [210] |
| Le Charbonnier | [211] |
| Planche à charbon à la porte d’un marchand de vins | [211] |
| Porteur de charbon | [216] |
| Le Maçon | [217] |
| Bardeurs venant de chercher une pierre au chantier de sciage | [217] |
| Groupe de Maçons | [228] |
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
Au lecteur.