Cet ouvrage a pour objet de peindre les mœurs populaires, de mettre la classe aisée en rapport avec la classe pauvre, d’initier le public à l’existence d’artisans trop méprisés et trop inconnus.

Ce n’est guère que depuis un demi-siècle que cette masse laborieuse qu’on appelle le peuple est comptée pour quelque chose. De la foule obscure et dédaignée, de la gent taillable et corvéable à merci, on a vu sortir des capitaines, des poëtes, des savants, des artistes, des jurisconsultes, des mécaniciens, des commerçants, des hommes qui ont remué le monde avec la pensée ou l’action; et pendant que de brillantes individualités surgissaient, la multitude elle-même, longtemps comprimée, étendait ses membres robustes, redressait la tête, rêvait la gloire, la science, le bien-être, devenait si grande, si forte, si puissante, qu’il faudra tôt ou tard remanier pour elle la législation et la société. Comment y réussir? quelles théories réformatrices méritent d’être prises en considération? C’est ce qu’ont à débattre les économistes et les hommes politiques. Quant à nous, nous nous sommes bornés à étudier des types, à nous rapprocher des ouvriers, pour en tracer le portrait d’après nature. Deux amis ont voyagé de conserve; ils ont exploré les villes et les campagnes; ils ont cherché des modèles dans les ateliers, dans les chaumières, sur les grandes routes, sur les places publiques; ils ont constaté les nuances distinctives que crée entre les travailleurs l’influence transformatrice des occupations habituelles; et ils offrent au public le fruit de plusieurs années de patientes investigations[1].

[1] Les industriels sont en préparation depuis 1837.

Les moralistes d’autrefois ne pensaient guère au peuple; au delà du grande monde il n’y avait pour eux que le néant. «Ariston est d’une haute naissance; il a de l’esprit et du mérite, mais il se souvient trop qu’un de ses ancêtres est mort à la première croisade. Ceux qui n’ont que dix quartiers sont à ses yeux de petites gens; son blason est sculpté sur toutes les murailles de son hôtel; les panneaux de son carrosse sont décorés de ses armoiries; il voudrait faire savoir à toute la terre qu’il est noble comme un Bourbon, et qu’il monte dans les carrosses du roi. On assure qu’il est assidu près de Bélise; elle est jolie; mais pourquoi tant de mouches et de rouge? D’où vient qu’elle persiste à se défigurer en essayant de s’embellir? Mondor et Cléobule sont les rivaux d’Ariston; que dirai-je de Mondor, si ce n’est qu’il doit son crédit à ses richesses, et que ses vertus sont dans ses coffres-forts? Vous regardez Cléobule comme un bel esprit, parce qu’il babille avec suffisance, élève la voix, ouvre bruyamment sa tabatière d’or, rit, plaisante, fredonne l’ariette à la mode, et possède le jargon des ruelles; mais Cléobule n’est qu’un fat impertinent.»

Voilà les physionomies que les observateurs saisissaient jadis, au milieu d’une société guindée, roide, conventionnelle. Ils ne descendaient jamais dans la rue; aucuns même établissaient une distinction injuste entre le peuple et les honnêtes gens. Le théâtre seul osait placer sur le second plan des valets, des jardiniers, des laboureurs, Lisette, Frontin, Pierrot, Mathurin; mais les premiers rôles étaient généralement réservés à la classe supérieure, à Damis, Clitandre, Orgon, Florval, Melcour ou Dormeuil. La manie de mettre en scène des gens riches n’a jamais été poussée plus loin que dans les vaudevilles représentés sous la Restauration; on n’y voit que des millionnaires; on y traite en bagatelles les sommes les plus considérables. Frédéric de Luzy manque provisoirement de fonds pour offrir une corbeille de mariage à Cécile Dormeuil, la somnambule. «Comment, morbleu! lui dit aussitôt Gustave de Mauléon, ne suis-je pas là? et si une vingtaine de mille francs peuvent d’abord te suffire...» puis, après le couplet obligé (tirant son porte-feuille): «Tiens, voilà toute ta somme.»

Au lieu de nous transporter au sein d’un monde doré, chimérique, invisible à l’œil nu de la majorité des mortels, pourquoi n’avoir pas observé la classe ouvrière? N’est-ce pas la seule qui, n’étant pas nivelée par l’instruction universitaire, n’étant pas soumise à certaines convenances invariables, ait conservé toute la verdeur de son originalité primitive? N’est-ce pas chez elle que l’on trouve variété de costumes, variété de mœurs, variété de caractères, tandis que les rangs plus élevés ne présentent qu’une monotone uniformité? Quand on contemple les travailleurs, ne leur applique-t-on pas involontairement ce que Virgile dit des abeilles laborieuses:

«Dans ces petits objets que de grandes merveilles!»

En dessinant des tableaux populaires, nous croyons avoir été mieux inspirés que si nous nous étions traînés sur les traces de nos devanciers, que si nous avions ressassé, pour la centième fois, les qualités et les travers de la bourgeoisie.

Notre cadre restreint ne nous permettait pas de vous entretenir de tous les industriels. Considérez, en effet, qu’il faut distinguer parmi eux ceux qui produisent ou transforment la matière première, et ceux qui vendent les articles fabriqués; que les métiers, correspondant à tous les besoins de la vie, se divisent en métiers d’aliment, d’habillement, de logement, d’ameublement, de transport, etc., et qu’à chacune de ces classes appartient, directement ou par analogie, un très-grand nombre de corps d’états; il a fallu nécessairement choisir les figures les plus tranchées, les plus excentriques: c’est ce que nous avons tenté de faire.

L’on trouvera peut-être le ton de ce livre trop sérieux; il n’est pas, en effet, de nature à plaire à ceux qui veulent s’amuser de toutes choses et à tout prix. Certes, un écrivain ne doit point repousser la saillie qui naît du sujet même; mais sacrifier constamment le côté grave au côté plaisant, grimacer, gambader, pirouetter, pour arracher un sourire aux lecteurs; amonceler les bouffonneries les plus grotesques, les pointes les plus bizarres, au détriment de la vérité, c’est un rôle qu’il faut laisser aux acteurs des parades. Dans beaucoup de livres publiés récemment, sous prétexte de peindre les mœurs, les auteurs n’ont qu’une intention, celle de faire rire. Ils n’hésitent jamais entre l’incertitude et un bon mot; il semble, à les voir secouer leurs grelots, que les gens de lettres ne soient que les fous en titre d’office du public souverain.