Le porteur d’eau à bricole se sert de cheval à lui-même. Quand il traîne sa voiture, son corps est plié, ou plutôt cassé en quatre, sa tête touche presque le pavé, et l’on dirait qu’il aspire à la tombe, comme le nez du père Aubry. Moins favorisé de la fortune que le porteur d’eau à cheval, il se fatigue plus et gagne moins. Il a souvent des démêlés avec les inspecteurs de police, car, pour éviter trente centimes de droits, il remplit frauduleusement son tonneau à la fontaine la plus voisine; mais des agents ont vu l’attentat; le délinquant est saisi au moment où il verse le dernier seau de l’eau prohibée. Les agents menacent, le porteur d’eau se lamente, la foule s’ameute, crie à l’arbitraire et à la tyrannie, prend, comme toujours, le parti du coupable, ce qui ne le sauve pas d’une amende de quinze francs et de la confiscation de son tonneau pendant huit jours.
Quoique dans une condition évidemment inférieure à celle des porteurs d’eau à tonneau, les porteurs d’eau à la sangle jouissent de certains avantages. Ils ont moins de frais d’établissement; ils sont exempts du jaugeage, et puisent sans droit à toutes les fontaines, sauf aux bornes-fontaines, qui ne donnent que de l’eau du canal. Rassemblés autour des bassins, ils peuvent causer, rire, parler du pays, faire des armes à coups de poing, lutter, se jeter à terre, divertissements qui paraissent avoir de grands charmes pour eux. De sérieux griefs, l’enlèvement déloyal d’une pratique, les injustes prétentions d’un confrère à remplir ses seaux avant son tour, occasionnent assez fréquemment des combats trop réels.
Si, plusieurs fois par jour, les porteurs d’eau visitent la boutique du marchand de vin, n’attribuez cette circonstance ni à l’ivrognerie, ni à une mystérieuse complicité dans des mélanges illicites. De rudes travaux leur rendent nécessaires les stimulants alcooliques. Ne se lèvent-ils pas avant l’aube? les voitures des uns n’ébranlent-elles pas le pavé même avant celles des laitières? les cris des autres ne réveillent-ils pas le Parisien attardé dans son lit? ne parcourent-ils pas plusieurs myriamètres par jour, non pas seulement en ligne horizontale, mais verticalement, en montant et descendant des escaliers interminables comme l’échelle de Jacob? Pardonnons-leur donc d’avoir recours à un liquide plus fortifiant que celui qu’ils débitent.
C’est dans les rues les plus sales et les plus étriquées des faubourgs Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin, que se logent les porteurs d’eau. Ils sont cantonnés par chambrées, où chacun confectionne à tour de rôle le dîner, composé de soupe au lard et aux choux, et de pommes de terre rôties à la poêle. Habituellement, les hommes mariés ont laissé leurs femmes au pays, et vivent avec les célibataires; ceux qui sont en ménage louent une chambre et un cabinet, placent dans cette dernière pièce la couche nuptiale, et alignent dans la chambre trois ou quatre lits qu’ils louent chacun à raison de six francs par mois. On assure qu’en Auvergne, les Auvergnats sont éminemment hospitaliers; à Paris, ce sont les antipodes des montagnards écossais; chez eux, l’hospitalité se vend, et ne se donne jamais.
Les femmes des porteurs d’eau aident et relaient leurs maris, font des ménages, lavent la vaisselle, sont fruitières ou charbonnières. Un labeur incessant dénature leurs formes, et le mauvais goût de leur toilette n’est pas propre à réparer l’effet détériorant du travail. A défaut de beauté physique, elles ont des qualités morales; c’est une compensation.
Le dimanche, les porteurs d’eau emploient à un nettoiement général l’eau qu’ils ont toute la semaine réservée à leurs pratiques, et se rendent à la barrière, où ils dînent avec du veau rôti, de la salade, et du vin au broc. Le soir, ils vont à la musette, à la danse auvergnate, jamais au bal français; car les Auvergnats n’adoptent ni les mœurs, ni la langue, ni les plaisirs parisiens. Ils restent isolés comme les Hébreux à Babylone, au milieu de l’immense population qui tend à les absorber; et l’on peut dire que, plus heureux que les Sauvages, ils emportent leur pays à la semelle de leurs souliers.
Toujours préoccupés du souvenir de leurs montagnes, les porteurs d’eau y retournent le plus promptement possible. Souvent l’impatience de revoir leur clocher les détermine à vendre leur fonds, sauf à en racheter ou créer un autre au retour. Ainsi, avant leur retraite définitive, qu’ils opèrent vers cinquante ans, ils font plusieurs voyages au pays, y placent leurs capitaux en biens immobiliers, jouent aux quilles, dansent des bourrées, et prennent les eaux de Vic, de Cransac ou du Mont-d’Or, sous prétexte de rhumatismes gagnés dans l’exercice de leur profession.
Qui croirait que cette industrie, si indispensable en apparence à Paris, peut ne pas tarder à disparaître? Déjà, depuis plusieurs années, des administrations organisées pour la vente de l’eau clarifiée, chaude ou froide, font une redoutable concurrence aux monopoleurs auvergnats. On parle de distribuer, comme à Londres, au moyen de tuyaux, de l’eau dans toutes les maisons et à tous les étages. O porteurs d’eau! en traçant votre portrait, aurions-nous donc écrit votre oraison funèbre?