Le Maréchal ferrant.

VIII.
LE MARÉCHAL-FERRANT.

La vie dure qu’ils mènent ne contribue pas peu à les rendre grands et robustes, tels que nous les voyons.

Tacite, Mœurs des Germains, parag. 20.

Sommaire:—Parenté des Maréchaux-Ferrants avec les maréchaux de France.—Conditions physiques nécessaires à l’exercice de la profession.—Compagnons rouleurs.—Mère des Maréchaux.—Atelier du Maréchal-Ferrant.—Travail.—Journée du Maréchal-Ferrant.—Accusation de tapage nocturne.—Maurice, comte de Saxe.—Costume et instruments.—Le Maréchal-Ferrant des campagnes.—Maréchaux-Grossiers.—Connaissances du Maréchal-Ferrant.—Causes de sa disparition future.—Maréchal-Ferrant dans l’armée.—Ses devoirs.—Ses rapports avec le capitaine commandant et le capitaine instructeur.

Pourquoi le dédaignerions-nous, ce sombre industriel, cordonnier ordinaire de la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite? Il appartient à l’intéressante famille des manipulateurs du fer; et tous, mineurs, fondeurs, forgerons, serruriers, gens utiles, sinon agréables, rudes travailleurs aux mains noires et au teint cuivré, jouissent d’une estime particulière, juste indemnité de la difficulté, de la tristesse et de l’importance de leurs occupations. Une considération non moins grande s’est toujours attachée à ceux qui prennent soin de la race chevaline. D’où sortaient les plus éminents officiers des anciens rois? de l’écurie. Le connétable n’était que le comte préposé à l’étable, «regalium præpositus equorum, quem connestabilem vocant,» comme dit dans son latin semi-barbare le chroniqueur Grégoire de Tours. Le Maréchal avait la charge des chevaux de guerre du roi. Mark-scal signifiait, en vieil allemand, maître des chevaux, et les savants étymologistes qui ont voulu faire dériver ce mot de mark (frontière) et de child (défenseur), ont ignoré que le monosyllabe scal se retrouvait dans senes-cal (maître des cuisiniers). D’après un ancien mémoire de la Chambre des Comptes, les Maréchaux-Ferrants de Bourges donnaient annuellement aux maréchaux de France quatre fers au mois d’avril et quatre autres le jour de Pâques. Ce fait ne prouve-t-il pas une communauté d’origine, un rapprochement fraternel entre le premier dignitaire de l’armée française et le type que nous étudions?

Enorgueillis-toi donc, ô Maréchal-Ferrant! qu’un peu d’honneur te console de tes peines, toi dont le métier use la vie! Tu es de ceux, pauvre homme! qui travaillent le plus et qui gagnent le moins. Le prix élevé du fer, celui du charbon, la prompte usure des outils, nuisent à ta prospérité. Tes fatigues, pourtant, sont accablantes, prolongées, sans cesse renaissantes; tu n’y résisterais point si la nature ne t’avait doué d’un physique d’élite. Il est de ces professions que le premier venu peut embrasser sans nulle vocation, quand même il serait notoirement invalide de corps et d’esprit. On peut être indifféremment expéditionnaire ou bimbelotier; mais Maréchal-Ferrant, non pas. Il faut, pour battre le fer sur l’enclume, des muscles saillants, une stature élevée, des bras nerveux. Un homme qui, s’il fût né à Sparte, eût été immédiatement jeté du haut des précipices du mont Taygète, ne saurait prétendre à tenir le marteau.

L’aspirant Maréchal-Ferrant débute par être compagnon rouleur. Aussitôt qu’il a quelque teinture du métier, il quitte son premier maître, part, et va de ville en ville, s’arrêtant pour travailler au prix de dix-huit à trente francs par mois. Grâce aux lois bienfaisantes du compagnonnage, il est assuré d’un gîte en attendant de l’emploi. Un compagnon rouleur entre dans Paris; est-il isolé, perdu, au milieu de l’immense population? point. Il demande au premier passant qu’il rencontre la rue Vieille-du-Temple; arrivé devant le no 97, il avise, au centre de la façade de cette maison, un carré long peint en noir, sur lequel se détachent en ronde bosse des fers dorés et la statue de saint Éloi. Au-dessus est écrit en lettres raturées par le temps: