Le compagnon paraît; il trouve des frères attablés dans la buvette du rez-de-chaussée; il se fait reconnaître; on lui accorde les vivres, le couvert, un crédit illimité. Dès le lendemain, s’il vient une demande, il sera placé, sans que le maître auquel on l’adressera ait le droit de le refuser. L’ouvrier éprouve ainsi combien l’association donne de force aux faibles, de richesse aux pauvres, de grandeur aux petits, de consolations aux malheureux.

Quand il a recueilli les fonds nécessaires, le Maréchal s’empresse de s’établir. Son atelier est moins une boutique qu’un hangar noir et charbonné. La forge s’élève dans un coin, et, à côté, pend l’énorme soufflet qui active la flamme; l’enclume est la table de milieu de cet appartement enfumé; les marteaux, les ferrailles, sont épars çà et là sur le sol. On voyait près de la porte, il y a peu d’années encore, une espèce de cage en bois appelée travail, prison destinée aux chevaux récalcitrants; mais ils sont, à ce qu’il semble, devenus plus dociles, ou les Maréchaux plus habiles à les maîtriser, car la machine répressive est supprimée presque partout. Un arrêté de la Cour de Cassation, du 30 frimaire an XIII (21 décembre 1804), a d’ailleurs mis un terme aux empiétements que les Maréchaux se permettaient sur la voie publique; il les a consignés dans leurs ateliers ou leurs cours, en prohibant l’établissement de nouveaux travails dans la rue, attendu les ruades que les passants étaient susceptibles de recevoir.

Si la boutique du Maréchal est sur le bord d’une route, elle luit le soir comme un fanal aux yeux du piéton attardé. L’artiste en quête du pittoresque, l’ouvrier en tournée, le soldat qui regagne son corps, aperçoivent de loin la forge étincelante, et hâtent joyeusement le pas vers l’étape. C’est chez le Maréchal qu’ils s’arrêtent pour prendre langue et allumer leur pipe; il a toujours à leur disposition de bons renseignements sur les auberges de l’endroit, et un charbon incandescent qu’il tire lui-même de la fournaise pour le présenter au voyageur.

L’activité du Maréchal fait le désespoir de ses voisins; les infortunés sommeillent, lorsque, brusquement arrachés à leurs rêves, ils entendent retentir le marteau; c’est le Maréchal qui, debout avant l’aube, prépare les fers pour la journée. Ses travaux ne sont interrompus qu’à neuf heures par le déjeuner, et à deux heures par le dîner. Mais si un commissaire de police les surprend plus tard à la besogne, gare le procès-verbal et l’amende! «En passant dans la rue de la Saulaye, nous avons entendu un bruit considérable de violents coups de marteau, provenant du travail du sieur Bourguignon, maréchal-ferrant, demeurant dans ladite rue; lequel peut troubler le repos et la tranquillité des habitants voisins; et attendu que l’ordonnance de police du 26 juin 1778, non abrogée, maintenue, au contraire, implicitement par l’article 484 du Code pénal, défend à ceux qui exercent des professions à marteau de commencer leur travail avant cinq heures du matin, et de le prolonger au delà de huit heures du soir, à peine de 50 francs d’amende, sommes entré chez ledit sieur, et lui avons enjoint de cesser son travail à l’instant même, avec défense expresse de l’exercer avant ou après les heures prescrites; et, pour la contravention par lui commise, lui avons déclaré procès-verbal, pour lui être donné telles suites que de droit par voie de police correctionnelle, attendu la quotité de l’amende;

«Et, par ledit sieur Bourguignon, nous a été dit qu’il avait de la besogne pressée, et qu’il se moquait pas mal de nous; et a signé après lecture faite;

«Contre laquelle réponse nous avons fait toutes réserves et protestations de droit, et avons signé. N...»

La prestance du Maréchal est digne et imposante; les émanations ferrugineuses qu’il absorbe entretiennent sa vigueur naturelle, par laquelle il s’est acquis dans tout le voisinage une juste célébrité.

Les fastes des Maréchaux-Ferrants rapportent que l’un d’eux fit assaut de force avec Maurice, comte de Saxe. Ce général illustre, voyageant incognito en Flandre, vers l’année 1744, s’arrête, dit la chronique, à la porte d’un Maréchal-Ferrant, et lui demande à voir son assortiment de fers, pour choisir ceux qui lui paraîtraient convenables à sa monture. L’ouvrier lui en présente de différentes qualités.

«Que me donnez-vous là?» dit le maréchal de France; «ce sont des fers de pacotille!» Et les prenant par les extrémités, entre l’index et le pouce, il en brise plusieurs successivement.

Le Maréchal-Ferrant le laisse faire, admirant en silence cette prodigieuse vigueur. Quand le comte de Saxe est las de casser des fers, il en désigne quatre des plus solides; l’artisan se met au travail, et, après avoir achevé son opération, reçoit un écu de six livres.